“Je ne vais pas oser m’approcher de cet endroit.”

Mais maintenant il ne pense qu’à découvrir où peut être le Maitre. Il l’appelle aussi, comme s’il pouvait être caché dans quelque sombre recoin.

L’obscurité, à cette heure matinale, est encore profonde dans le tombeau, qui n’a pour toute lumière que la petite ouverture de la porte, d’ailleurs masquée par Jean et Marie-Madeleine… Pierre a donc du mal à voir et doit s’aider de ses mains pour se diriger… Il touche, en tremblant, la table de l’onction et se rend compte qu’elle est vide…

“Il n’est pas là, Jean! Il n’est pas là!… Oh! Viens toi aussi! J’ai tant pleuré que je n’y vois guère, avec ce peu de lumière.”

Jean se relève et entre. Au même moment, Pierre découvre le suaire posé dans un coin, bien plié, avec à l’intérieur le linceul soigneusement roulé.

“Ils l’ont vraiment enlevé. La présence des gardes, ce n’était pas pour nous rendre service, mais dans ce but-là… Et nous l’avons laissé faire! En nous éloignant d’ici, nous l’avons permis…

– Ah! où l’auront‑ils mis?

– Pierre, Pierre! Maintenant. c’est vraiment fini!”

Les deux disciples sortent, anéantis Cette attitude semble en contradiction avec l'Évangile dans lequel Jean affirme qu'il vit et qu'il crut (Jean 20,8). Cette apparente contradiction trouve sa réponse dans une catéchèse du 30 juillet 1946. Ainsi l'anéantissement des deux apôtres n'est pas le même : pour Pierre le rapt du corps achève la déroute dont il se sent coupable. Pour Jean la résurrection signe la séparation définitive d'avec le Christ qui est remonté vers son Père comme il l'avait annoncé (Jean 13,33 et Jean 14,3). Jean ne sait pas encore qu'il le reverra vraiment vivant (Jean 14,19). Il interprète la promesse de retrouvaille comme l'annonce de la félicité future en Paradis. Dans ces conditions, partager sa conviction que Jésus est ressuscité ne lui semble pas essentiel. .

“Allons, femme. Tu le diras à la Mère…

– Moi, je ne m’éloigne pas. Je reste ici… Quelqu’un viendra… Non, moi, je ne vous accompagne pas… Ici, il y a encore quelque chose de lui. Marie avait raison … Respirer l’air ou il a été est l’unique soulagement qui nous reste.

– L’unique soulagement… Maintenant, tu vois bien toi aussi que c’était une folie d’espérer…” dit Pierre.

Marie ne répond même pas. Elle s’affaisse sur le sol, juste à côté de la porte, et elle pleure pendant que les autres repartent lentement.

619.9 – Puis elle lève la tête et regarde à l’intérieur et, à travers ses larmes, voit deux anges assis à la tête et aux pieds de la pierre de l’onction. La pauvre Marie est tenaillée par un tel combat intérieur entre l’espérance qui meurt et la foi qui ne veut pas mourir, qu’elle les regarde d’un air hébété, sans même s’étonner. Cette femme courageuse qui a résisté héroïquement a tout n’a plus que des larmes.

“Pourquoi pleures‑tu, femme?” demande l’un des deux enfants lumineux — car ils ont l’aspect de très beaux adolescents.

– Parce qu’ils ont emporté mon Seigneur, et je ne sais où ils me l’ont mis.”

Marie n’a pas peur de leur parler, elle ne demande pas: “Qui êtes-vous?” Rien ne l’étonne plus. Tout ce qui peut étonner une créature, elle l’a déjà subi. Elle n’est plus qu’une âme brisée qui pleure sans force ni retenue.

L’ange tourne les yeux vers son compagnon en souriant, et l’autre fait de même. Et avec un éclair de joie angélique, tous deux regardent en direction du jardin, tout fleuri, maintenant que des millions de corolles se sont ouvertes au premier soleil sur les frondaisons touffues de la pommeraie.

619.10 – Marie se retourne pour suivre leur regard, et elle voit un homme très beau. J’ignore comment elle peut ne pas l’identifier tout de suite.

Cet homme la regarde avec pitié et lui demande:

“Femme, pourquoi pleures‑tu? Qui cherches‑tu?”

Il est vrai que c’est un Jésus assombri par sa pitié pour une créature que trop d’émotions ont épuisée et qu’une joie imprévue pourrait faire mourir, mais je me demande vraiment pourquoi elle ne le reconnait pas.

Alors Marie dit au milieu de ses sanglots:

“Ils m’ont pris le Seigneur Jésus! J’étais venue l’embaumer en attendant sa résurrection… J’ai rassemblé tout mon courage, mon espérance et ma foi, autour de mon amour… et maintenant je ne le trouve plus… J’ai même mis mon amour comme un garde‑fou autour de ma foi, de mon espérance et de mon courage, pour les défendre des hommes… Mais tout est inutile! Les hommes ont enlevé mon Amour, et avec lui ils m’ont tout enlevé… Si c’est toi qui l’as emporté, dis‑moi ou tu l’as mis, et j’irai le chercher… Je ne le dirai a personne… Ce sera un secret entre toi et moi. Regarde: je suis la fille de Théophile, la sœur de Lazare, mais je reste à genoux devant toi, à te supplier comme une esclave. Veux‑tu que je t’achète son corps? Je le ferai. Combien veux‑tu? Je suis riche.

Je peux te donner son poids en or et en bijoux. Mais rends‑le‑moi. Je ne te dénoncerai pas. Veux‑tu me frapper? Fais‑le, jusqu’au sang si tu veux. Si tu as de la haine pour lui, fais-la-moi payer.