– Tu pars seule, Marie? Je t’accompagne, propose Marthe, qui craint pour sa sœur.
– Non, tu vas chez Jeanne avec Marie d’Alphée. Salomé et Suzanne t’attendront près de la porte, à l’extérieur des murs. Puis vous arriverez par la route principale toutes ensemble. Adieu.”
Et Marie‑Madeleine coupe court à tout autre commentaire en s’éloignant rapidement avec son sac de baumes, et son argent sur sa poitrine. Elle vole, tant sa marche est rapide sur le chemin, qui devient plus gai au fur et à mesure que l’aurore rosit. Elle franchit la Porte Judiciaire pour aller plus vite, et personne ne l’arrête…
619.3 – Les autres la regardent s’éloigner, puis lui tournent le dos au carrefour où elles se tenaient, et prennent une autre ruelle, étroite et sombre, qui s’ouvre ensuite, à proximité du Sixte, sur une rue plus large et dégagée, bordée de belles maisons. Elles se séparent encore, Salomé et Suzanne continuant leur chemin pendant que Marthe et Marie d’Alphée, frappent à la porte de fer et se montrent quand le portier l’entrouvre.
Elles entrent et vont trouver Jeanne. Celle‑ci est déjà levée et entièrement vêtue de violet très foncé — ce qui la rend encore plus pâle. Elle aussi manipule des huiles avec sa nourrice et une servante.
“Vous êtes ici? Que Dieu vous en récompense! Mais si vous n’étiez pas venues, j’y serais allée de moi-même… Pour trouver du réconfort… car beaucoup de choses sont restées troubles depuis ce jour redoutable. Et, pour ne pas me sentir seule, il me faut aller contre cette pierre, frapper et dire: “Maitre, je suis ta pauvre Jeanne… Ne me laisse pas seule, toi aussi…”
Jeanne pleure doucement d’un air désole, pendant qu’Esther, sa nourrice, fait de grands gestes incompréhensibles derrière sa maitresse en lui mettant son manteau.
“Je pars, Esther.
– Que Dieu te soutienne!” Elles sortent du palais pour rejoindre leurs compagnes. C’est à ce moment que se produit le bref et fort tremblement de terre qui jette de nouveau dans la panique les habitants de Jérusalem, encore terrorisés par les évènements de vendredi.
Les trois femmes reviennent précipitamment sur leurs pas, et restent dans le large vestibule, au milieu des servantes et des serviteurs qui crient et invoquent le Seigneur. Elles attendent là, dans la crainte de nouvelles secousses…
619.4 – … Marie‑Madeleine, de son côté, se trouve exactement à la limite de la ruelle qui mène au jardin de Joseph d’Arimathie quand elle est surprise par le grondement puissant et pourtant harmonieux de ce signe céleste. Au même instant, dans la lumière à peine rosée de l’aurore qui s’avance dans le ciel où une étoile tenace résiste encore à l’occident, et qui rend blond l’air jusqu’alors vert clair, s’allume une grande lumière qui descend comme si c’était un globe incandescent, splendide, qui coupe en zigzag l’air tranquille.
Marie de Magdala en est presque effleurée et renversée sur le sol.
Elle se penche un moment en murmurant:
“Mon Seigneur!”
Puis se redresse comme une fleur après le passage du vent, et s’élance encore plus rapidement vers le jardin.
Elle y entre en courant, comme un oiseau poursuivi qui cherche son nid, du côté du tombeau taillé dans le roc. Mais malgré sa hâte, elle n’est pas arrivée quand le céleste météore fait office de levier et de flamme sur le sceau de chaux posé pour renforcer la lourde pierre, ni quand celle‑ci tombe avec fracas, provoquant une secousse qui s’unit à celle du tremblement de terre; car celui‑ci à beau être bref, il est d’une violence telle qu’il terrasse les gardes comme s’ils étaient morts.
À son arrivée, Marie‑Madeleine voit ces inutiles geôliers du Triomphateur jetés à terre comme une gerbe d’épis fauchés. Elle ne fait pas le rapprochement entre le tremblement de terre et la Résurrection. Mais, à la vue de ce spectacle, elle croit que c’est le châtiment de Dieu sur les profanateurs du tombeau de Jésus, et elle tombe à genoux en disant:
“Malheur! Ils l’ont enlevé!”
Consternée, elle pleure comme une fillette venue avec la certitude de trouver son père tant recherché, et qui voit au contraire la demeure vide.
619.5 – Puis elle se lève et repart en courant prévenir Pierre et Jean. Comme c’est devenu son unique souci, elle ne pense plus à aller à la rencontre de ses compagnes et à s’arrêter sur le chemin. Rapide comme une gazelle, elle refait le trajet en sens contraire, franchit la Porte Judiciaire, vole dans les routes qui commencent à s’animer, s’abat contre le portail de la maison, la frappe et la secoue furieusement.
La gardienne lui ouvre.
“Où sont Jean et Pierre? demande Marie-Madeleine, hors d’haleine.
– Ici” lui répond la femme en lui indiquant le Cénacle.
À peine entrée devant les deux apôtres étonnés, elle dit, à voix basse par pitié pour la Mère, mais avec tant d’angoisse que c’est comme si elle criait: