*Parce qu’ils seront les prêtres de demain. lis doivent donc savoir. Savoir, pour l’avoir éprouvé, comme il est facile à celui qui a été fidèle à un Credo d’abjurer. Jésus ne veut pas de prêtres qui le sont si peu, qu’ils ont été ses ennemis les plus tenaces…”

*Tu parles de Jésus, toi, comme s’il était déjà revenu.”

“Tu le vois? Toi aussi tu avoues que tu ne crois pas. Comment donc peux-tu faire des reproches à tes fils?”

Marie d’Alphée ne sait que répliquer. Elle reste tête basse, remue machinalement des objets. Elle trouve la petite lampe et sort avec elle, pour revenir ensuite après l’avoir allumée, et la met à sa place ordinaire.

Marie s’est assise de nouveau près du Suaire déplié. Le Suaire, à la lumière jaune de la lampe à huile, avec sa flamme qui tremble, acquiert une vivacité particulière et paraît mouvoir la bouche et les yeux.

“Tu ne prends rien?” demande sa belle-sœur un peu mortifiée.

“Un peu d’eau. J’ai soif.”

Marie va et revient… avec du lait.

“N’insiste pas, je ne puis pas. De l’eau, oui. Je n’ai plus d’eau en moi… Je crois n’avoir pas de sang non plus. Mais…”

615.5 – On frappe à la porte. Marie d’Alphée sort. Un chuchotement dans le vestibule et puis Jean passe la tête à l’intérieur.

“Jean, tu es revenu? Encore rien?”

“Si. Simon Pierre… et le manteau de Jésus… ensemble… Au Gethsémani. Le manteau…” Jean glisse à genoux et dit: “Le voilà… Mais il est tout déchiré et tout plein de sang. Les empreintes des mains sont de Jésus. Seul Lui les avait si longues et si fines. Mais les déchirures viennent de dents. On voit nettement que c’est une bouche d’homme. Je pense que cela a été… que cela a été Judas Iscariote car, près de l’endroit où Simon Pierre a trouvé le manteau, il y avait un morceau du vêtement jaune de Judas. Il est revenu là… ensuite… avant de se tuer. Regarde, Mère.”

Marie n’a fait que caresser et baiser le lourd manteau rouge de son Fils, mais pressée par Jean, elle l’ouvre et voit les empreintes de sang, foncées sur la couleur rouge du Sang et les déchirures des dents. Elle tremble et murmure:

“Que de sang!”

Elle paraît ne voir que lui.

“Mère… la terre en est rougie. Simon, qui est accouru là-haut aux premières heures du matin, dit que l’herbe avait encore du sang frais sur les feuilles… Jésus… Je ne sais pas… Il ne me paraissait pas blessé… D’où venait tant de sang?”

“De son Corps. Dans l’angoisse… Oh! Jésus-Victime totale! Oh! mon Jésus!”

Marie pleure avec tant d’angoisse, avec une lamentation épuisée, que les femmes se présentent à la porte, regardent et puis se retirent.

“Cela, cela alors que tous t’abandonnaient… Vous, que faisiez-vous, pendant que Lui souffrait sa première agonie?”

“Nous dormions, Mère…”

Jean pleure.

615.6 – “Simon était là? Raconte.”

“J’étais allé chercher le manteau. J’avais pensé le demander à Jonas et à Marc… Mais ils se sont enfuis. La maison est fermée et tout est à l’abandon. Alors je suis descendu aux murs pour faire toute la route faite jeudi… J’étais tellement las ce soir, et affligé, que je ne pouvais maintenant me rappeler où Jésus avait quitté son manteau. Il me semblait qu’il l’avait et puis qu’il ne l’avait pas…

À l’endroit de la capture, rien… Où nous étions tous les trois, rien… Je suis allé par le sentier pris par le Maître… Et j’ai cru que Simon Pierre était mort lui aussi, car je l’ai vu là tout blotti contre un rocher. J’ai crié. Il a levé la tête… et je l’ai cru fou tant il était changé. Il a poussé un cri et a cherché à fuir. Mais il titubait, aveuglé par les larmes qu’il avait versées, et je l’ai saisi. Il m’a dit: “Laisse-moi. Je suis un démon. Je l’ai renié, comme Lui disait… et le coq a chanté et Lui m’a regardé. Je me suis enfui… j’ai couru de tous côtés à travers la campagne et puis je me suis trouvé ici. Et tu vois? Ici Jéhovah m’a fait trouver son Sang pour m’accuser. Du sang partout! Du sang partout! Sur la roche, sur la terre, sur l’herbe. C’est moi qui l’ai fait répandre. Comme toi, comme tous. Mais moi, ce Sang, je l’ai renié”. Il me paraissait en délire. J’ai essayé de le calmer et de l’éloigner. Mais il ne voulait pas. Il disait: “Ici! Ici! Pour garder ce Sang et son manteau. Et c’est avec mes larmes que je veux le laver. Quand il n’y aura plus de sang sur l’étoffe, peut-être alors je reviendrai parmi les vivants en me battant la poitrine et en disant: ‘J’ai renié le Seigneur’ ”. Je lui ai dit que tu le voulais, que tu m’avais envoyé le chercher. Mais il ne voulait pas le croire. Alors je lui ai dit que tu voulais aussi Judas pour lui pardonner et que tu souffrais de ne pouvoir plus le faire à cause de son suicide. Alors il a pleuré avec plus de calme. Il a voulu savoir. Tout. Et il m’a raconté que l’herbe avait encore du Sang frais et que le manteau était tout maltraité par Judas, dont il avait trouvé un morceau de vêtement. Je l’ai laissé parler, parler, et puis je lui ai dit: “Viens près de la Mère”. Oh! combien j’ai dû prier pour le persuader! Et quand il me semblait avoir réussi à le persuader, et que je me levais pour venir, lui ne voulait plus. C’est seulement vers le soir qu’il est venu. Mais après avoir passé la porte, il s’est caché de nouveau dans un jardin désert en disant: “Je ne veux pas que les gens me voient. Je porte écrite sur mon front la parole: Celui qui renie Dieu”. Maintenant qu’il fait tout à fait nuit, j’ai réussi à le traîner jusqu’ici.”

615.7 – “Où est-il?”