“À cause de nous, peut-être? Est-ce pour cela que tu n’étais pas là-haut?”

“Oui, pour cela. Et c’est seulement de cela que je souffre, pas pour la blessure. Le reste de pharisaïsme, d’hébraïsme, de satanisme qui était en moi, car le satanisme est devenu le culte d’Israël, est tout sorti avec ce sang. Je suis comme un petit qui, après qu’on a coupé l’ombilic sacré, n’a plus de contact avec le sang maternel, et les quelques gouttes qui restent encore dans le cordon coupé n’entrent pas en lui, empêchées comme elles le sont par le lacet de lin. Mais elles tombent… inutiles désormais. Le nouveau-né vit avec son cœur et son sang. Ainsi de moi. Jusqu’à présent, je n’étais pas encore complètement formé. Maintenant je suis arrivé à terme, et je viens, et j’ai été mis au Jour. Je suis né d’hier. Ma mère, c’est Jésus de Nazareth. Et il m’a enfanté quand il a poussé son dernier cri. Je sais… car je me suis enfui dans la maison de Nicodème cette nuit. Seulement je voudrais le voir. Oh! quand vous irez au Tombeau, dites-le-moi. Je viendrai… Son visage de Rédempteur, moi je l’ignore!”

“Il te regarde, Manahen. Tourne-toi.”

L’homme, qui était entré avec la tête si inclinée et qui ensuite n’avait eu d’yeux que pour Marie, se tourne presque épouvanté et il voit le Suaire Il s'agit du linge avec lequel (Véro)Nikê a essuyé le visage du Seigneur (Cf. EMV 612). C'est "la Sainte Face" et non le Linceul de Turin. . Il se jette par terre pour adorer… Et il pleure.

Puis il se lève, il s’incline devant Marie et dit:

“J’y vais.”

“Mais c’est le sabbat. Tu le sais. Déjà ils nous accusent de violer la Loi, à son instigation.”

“Nous sommes pareils, car eux violent la loi de l’Amour. La première est la plus grande. Lui le disait Cf. Marc 2,27-28. Voir aussi l'épisode des épis cueillis un jour de sabbat EMV 217. . Que le Seigneur te réconforte.”

Il sort.

614.4 – Et les heures passent. Comme elles sont lentes pour qui attend…

Marie se lève et, en s’appuyant aux meubles, elle se présente à l’entrée. Elle cherche à traverser le vaste vestibule de l’entrée. Mais quand elle n’a plus d’appui, elle vacille comme si elle était ivre. Marthe, qui la voit de la cour qui est au-delà de l’entrée ouverte au bout du vestibule, accourt.

“Où veux-tu aller?”

“Là, à l’intérieur. Vous me l’avez promis.”

“Attends Jean.”

“C’est assez attendu. Vous voyez que je suis tranquille. Allez, puisque vous avez fait fermer de l’intérieur et faites ouvrir. Moi, j’attends ici.”

Suzanne, car toutes sont accourues, s’en va appeler le maître avec les clefs. Pendant ce temps Marie s’appuie à la petite porte comme si elle voulait l’ouvrir par la force de sa volonté. Voilà l’homme. Craintif, abattu, il ouvre et se retire. Et Marie, aux bras de Marthe et de Marie d’Alphée, entre dans le Cénacle.

Tout est encore comme à la fin de la Cène. La suite des événements et l’ordre donné par Jésus ont empêché qu’on ne dérange. Les sièges ont seulement été reportés à leur place. Et Marie, qui pourtant n’avait pas été dans le Cénacle, va directement à la place où était assis son Jésus. Il semble qu’une main la conduise. Elle semble presque une somnambule tant elle est rigide dans son effort pour y aller… Elle va, tourne autour du lit siège, se glisse entre lui et la table… elle reste debout un moment et puis s’abat en travers de la table, en éclatant en sanglots. Puis elle se calme. Elle s’agenouille et prie, la tête appuyée au bord de la table. Elle caresse la nappe, le siège, la vaisselle, le bord du grand plateau où était l’agneau, le grand couteau qui a servi à découper, l’amphore mise devant cette place. Elle ne sait pas qu’elle touche ce qu’a touché aussi l’Iscariote. Et elle reste comme hébétée, la tête appuyée sur ses bras croisés, qu’elle a mis sur la table.

Toutes se taisent, jusqu’au moment où sa belle-sœur lui dit:

“Viens Marie. Craignons les juifs. Voudrais-tu qu’ils entrent ici?”

“Non, non. C’est un lieu saint. Allons. Aidez-moi… Vous avez bien fait de me le dire. Je voudrais aussi un coffre, beau, grand, fermé pour y renfermer tous mes trésors.”

“Demain, je te le fais apporter du palais. C’est le plus beau de la maison. Il est robuste et sûr. Je te le donne avec joie” promet Marie-Madeleine.

Elles sortent. Marie est vraiment épuisée. Elle vacille en franchissant les quelques marches. Et si sa douleur est moins dramatique, c’est parce qu’elle n’a plus la force d’être telle. Mais dans sa tranquillité, elle est encore plus tragique.

Elles rentrent dans la pièce où elles étaient d’abord et, avant de retourner à sa place, Marie caresse, comme si c’était un visage de chair, la Sainte Face du Suaire.

614.5 – Un autre coup à la porte. Les femmes se hâtent de sortir et d’entrouvrir la porte. Marie dit de sa voix lasse:

“Si c’étaient les disciples, et en particulier Simon Pierre et Judas, qu’ils viennent tout de suite me trouver.”