D’autres gémissent:

“Les tombeaux! Les tombeaux!”

Joseph saisit quelqu’un qui se cogne la tête contre les murs et il l’appelle par son nom, en le traînant avec lui au moment où il entre dans la ville:

“Simon, mais qu’est-ce que tu dis?”

“Laisse-moi! Un mort toi aussi! Tous les morts! Tous dehors! Et ils me maudissent.”

“Il est devenu fou Il s'agit de Simon isc Hammispa, le sanhédriste parricide, devenu effectivement dément après l'apparition de son père. ” dit Nicodème.

Ils le laissent et vont vivement vers le Prétoire.

La ville est en proie à la terreur. Des gens errent en se battant la poitrine; des gens font un bond en arrière ou se retournent épouvantés en entendant derrière eux une voix ou un pas.

Dans un des si nombreux archivoltes obscurs, l’apparition de Nicodème, vêtu de laine blanche — car pour aller plus vite, il a enlevé sur le Golgotha son manteau foncé — fait pousser un cri de terreur à un pharisien qui s’enfuit. Puis il s’aperçoit que c’est Nicodème et il s’attache à son cou, étrangement expansif, en criant:

“Ne me maudis pas! Ma mère m’est apparue et m’a dit: “Sois maudit pour toujours!”

Et puis il s’affaisse sur le sol en disant:

“J’ai peur! J’ai peur!”

“Mais ils sont tous fous!” disent les deux.

Ils arrivent au Prétoire. C’est seulement là, pendant qu’ils attendent d’être reçus par le Proconsul, que Joseph et Nicodème réussissent à savoir la raison de telles terreurs. Beaucoup de tombeaux s’étaient ouverts par suite de la secousse tellurique et il y avait des gens qui juraient en avoir vu sortir les squelettes qui, pendant un instant, reprenaient une apparence humaine et s’en allaient en accusant ceux qui étaient coupables du déicide et en les maudissant.

Je les quitte dans l’atrium du Prétoire où les deux amis de Jésus entrent sans faire tant d’histoires de dégoût stupide et de peur de contamination,

609.30 – et je reviens au Calvaire, rejoignant Gamaliel qui, désormais épuisé, monte les derniers mètres. Il avance en se battant la poitrine et, en arrivant sur la première des deux petites places, il se jette parterre, longue forme blanche sur le sol jaunâtre, et il gémit:

“Le signe! Le signe! Dis-moi que tu me pardonnes! Un gémissement, même un seul gémissement, pour me dire que tu m’entends et me pardonnes.”

Je comprends qu’il le croit encore vivant. Il ne se détrompe que quand un soldat le heurtant de sa lance lui dit:

“Lève-toi et tais-toi. Inutile! Il fallait y penser avant. Il est mort. Et moi, païen, je te le dis: Celui que vous avez crucifié était réellement le Fils de Dieu!”

“Mort? Tu es mort? Oh!…”

Gamaliel lève son visage terrorisé, cherche à voir jusque là-haut sur la cime, dans la lumière crépusculaire. Il voit peu, mais assez pour comprendre que Jésus est mort. Et il voit le groupe pieux qui réconforte Marie et Jean, debout à gauche de la croix, tout en pleurs, et Longinus debout à droite, dans une posture solennelle et respectueuse.

Il se met à genoux, tend les bras et pleure:

“C’était Toi! C’était Toi! Nous ne pouvons plus être pardonnés. Nous avons demandé ton Sang sur nous. Et il crie vers le Ciel, et le Ciel nous maudit… Oh! Mais tu étais la Miséricorde!… Je te dis, moi, qui suis le rabbi anéanti de Juda: “Ton Sang sur nous, par pitié”. Asperge-nous avec lui! Car lui seul peut nous obtenir le pardon…”

Il sanglote. Et puis, plus doucement, il reconnaît sa secrète torture:

“J’ai le signe demandé… Mais des siècles et des siècles de cécité spirituelle restent sur ma vue intérieure, et contre ma volonté de maintenant se dresse la voix de mon orgueilleuse pensée d’hier… Pitié pour moi! Lumière du monde, dans les ténèbres qui ne t’ont pas compris, fais descendre un de tes rayons! Je suis le vieux juif fidèle à ce qu’il croyait justice et qui était erreur. Maintenant je suis une lande brûlée, sans plus aucun des vieux arbres de la Foi antique, sans aucune semence ni tige de la Foi nouvelle. Je suis un désert aride. Opère le miracle de faire se dresser une fleur qui ait ton nom dans ce pauvre cœur de vieil Israélite entêté. Toi, Libérateur, pénètre dans ma pauvre pensée, prisonnière des formules. Isaïe le dit:”… il a payé pour les pécheurs et il a pris sur Lui les péchés des multitudes”. Oh! le mien aussi, Jésus de Nazareth…”