602 – Vers Gethsémani avec onze apôtres. L’agonie spirituelle et la capture de Jésus

16 mars 1945

Vision du vendredi 16 mars 1945.

602.1 – La route est entièrement silencieuse. Seule l’eau d’une fontaine qui retombe dans un bassin de pierre rompt le profond silence. Le long des murs des maisons, du côté de l’orient, il y a encore de l’obscurité, alors que de l’autre côté la lune commence à blanchir le sommet des maisons et là où la route s’élargit pour former une petite place voilà que la clarté laiteuse et argentée de la lune descend pour embellir aussi les cailloux et la terre de la route.

Mais sous les nombreux archivoltes qui vont d’une maison à l’autre, semblables à des pont-levis ou à des étais pour ces vieilles maisons aux ouvertures peu nombreuses sur les rues, et qui à cette heure sont toutes closes et sombres comme si c’étaient des maisons abandonnées, c’est l’obscurité complète, et la torche rougeâtre portée par Simon acquiert une singulière vivacité et une utilité encore plus grande. Les visages, dans cette lumière rouge et mobile, se montrent avec un relief net et tous, tant qu’ils sont, révèlent autant d’état d’âme différents.

Le plus solennel et le plus calme, c’est celui de Jésus. Pourtant la fatigue le vieillit en y faisant paraître des lignes inhabituelles qui font déjà apparaître la future effigie de son visage recomposé dans la mort.

Jean, qui est à côté de Lui, tourne un regard étonné, dolent sur tout ce qu’il voit. On dirait un enfant terrorisé par quelque récit qu’il a entendu ou quelque promesse effrayante et qui demande de l’aide à qui il sait être plus que lui. Mais qui peut l’aider?

Simon, qui est de l’autre côté de Jésus, a le visage fermé, sombre, de quelqu’un qui rumine des pensées atroces, et c’est encore le seul qui après Jésus montre un aspect plein de dignité.

602.2 – Les autres marchent en deux groupes qui ne cessent de se recomposer. Ils sont tous en ébullition. De temps à autre la voix rauque de Pierre ou celle de baryton de Thomas s’élèvent avec une résonance étrange. Puis ils baissent la voix comme effrayés de ce qu’ils disent. Ils discutent sur ce qu’il faut faire, et l’un propose une chose et l’autre une autre. Mais toutes les propositions tombent car réellement va commencer “l’heure des ténèbres” et les jugements humains restent obscurs et confus.

“Il fallait me le dire plus tôt” dit Pierre fâché.

“Mais personne n’a parlé. Pas le Maître…”

“Oui! Justement Lui te le disait. Mais, frère! Il semble que tu ne le connaisses pas!…”

“Moi je ressentais quelque trouble et j’ai dit: “Allons mourir avec Lui”. Vous vous le rappelez? Mais, par notre Très Saint Dieu, si j’avais su que c’était Judas de Simon!…” tonne Thomas d’une voix menaçante.

“Et que voulais-tu faire?” demande Barthélemy.

“Moi? Je le ferais encore maintenant si vous m’aidiez!”

“Quoi? Tu partirais pour le tuer? Et où?”

“Non. J’éloignerais le Maître. C’est plus simple.”

“Il ne viendrait pas!”

“Je ne Lui demanderais pas de venir. Je l’enlèverais comme on enlève une femme.”

“Ce ne serait pas une mauvaise idée!” dit Pierre. Et, impulsif, il revient en arrière, se met dans le groupe des deux fils d’Alphée qui avec Matthieu et Jacques parlent doucement comme des conjurés.

“Écoutez: Thomas dit d’éloigner Jésus. Tous ensembles. On pourrait… du Get-Samni par Bethphagé à Béthanie et de là… en route pour quelque endroit. Le faisons-nous? Une fois Lui mis en lieu sûr, on revient et on extermine Judas.”

“C’est inutile. Israël n’est qu’une trappe” dit Jacques d’Alphée.

“Et maintenant elle est tout près de se fermer. On le comprenait. Trop de haine!”

“Mais, Matthieu! Tu me fais enrager! Tu avais plus de courage quand tu étais pécheur! Philippe, parle.”

Philippe, qui vient tout à fait seul et paraît se faire un monologue, lève le visage et s’arrête. Pierre le rejoint et ils parlent entre eux. Puis ils rejoignent le groupe de tout à l’heure.