“Nous ne pouvons pas. Nous devrions entrer dans la ville avec Lui au milieu des gardes et tous les chemins qui conduisent aux portes, et toutes les rues de la ville sont pleines de la foule depuis l’aube jusqu’à la nuit. Il y aurait du tumulte et cela ne doit pas arriver.”
“Il montera au Temple. Appelez-le pour l’interroger dans une salle. Appelez-le au nom du Grand Prêtre. Il viendra car il a plus de respect pour vous que pour sa vie. Une fois qu’il est seul avec vous… vous aurez bien manière de l’amener en lieu sûr et de le condamner à l’heure favorable.”
“Il y aurait également du tumulte. Tu devrais t’en être aperçu que la foule est fanatique pour Lui. Et ce n’est pas seulement le peuple, mais aussi les grands et les espoirs d’Israël. Gamaliel perd ses disciples et de même Jonatas ben Uziel et d’autres parmi nous, et tous nous quittent séduits par Lui. Et même les gentils le vénèrent, ou le craignent, ce qui est déjà de la vénération, et ils sont prêts à se révolter contre nous si nous le malmenons.
Par ailleurs certains larrons, que nous avions payés pour faire les faux disciples et provoquer des rixes, ont été arrêtés et ils ont parlé espérant la clémence à cause de leurs délations, et le Préteur sait… Tout le monde le suit alors que nous ne concluons rien. Mais il faut agir avec finesse pour que les foules ne s’en aperçoivent pas.”
“Oui, c’est ce qu’il faut faire! Hanne aussi le recommande. Il dit: “Que cela n’arrive pas pendant la fête et qu’il ne naisse pas de tumulte parmi le peuple fanatique”. C’est ce qu’il a décidé, en donnant des ordres même pour qu’il soit traité avec respect dans le Temple et ailleurs, et qu’il ne soit pas molesté afin de pouvoir le tromper.”
588.9 – “Et alors, que voulez-vous faire? Moi, j’étais bien disposé cette nuit, mais vous hésitez…” dit Judas.
“Voilà: tu devrais nous amener à Lui à une heure où il est seul. Tu connais ses habitudes. Tu nous as écrit qu’il te garde près de Lui plus que tous. Tu dois donc savoir ce qu’il veut faire. Nous serons toujours prêts. Quand tu jugeras favorable l’heure et le lieu, viens, et nous viendrons.”
“C’est dit. Et quelle compensation en aurai-je?”
Désormais Judas parle froidement comme s’il s’agissait d’un commerce quelconque.
“Ce qui est dit par les prophètes, pour être fidèle à la parole inspirée: trente deniers…”
“Trente deniers pour tuer un homme, et cet Homme? Le prix d’un agneau ordinaire en ces jours de fête?! Vous êtes fous! Non que j’aie besoin d’argent. J’en ai une bonne provision. Ne pensez donc pas me persuader par besoin d’argent. Mais c’est trop peu pour payer ma douleur de trahir Celui qui m’a toujours aimé.”
“Mais nous t’avons dit ce que nous ferons pour toi. Gloire, honneur! Ce que tu attendais de Lui et que tu n’as pas eu. Nous guérirons ta déception. Mais le prix est fixé par les prophètes! Oh! une formalité! Un symbole et rien de plus. Le reste viendra après…”
“Et l’argent, quand?”
“Au moment que tu diras: “Venez”. Pas avant. Personne ne paie avant d’avoir les mains sur la marchandise. Cela ne te paraît-il pas juste peut-être?”
“C’est juste. Mais triplez au moins la somme…”
“Non. C’est dit par les prophètes. C’est ce qu’on doit faire. Oh! nous saurons obéir aux prophètes! Nous n’omettrons pas un iota de ce qu’ils ont écrit de Lui. Eh! Eh! Eh! Nous sommes fidèles à la parole inspirée! Eh! Eh! Eh!” dit en riant ce rebutant squelette de Chanania.
Et plusieurs font chorus avec des ricanements lugubres, sournois, sans sincérité, vrais rires de démons qui ne savent que ricaner. C’est que le rire est le propre de l’homme serein et aimant, et le ricanement celui des cœurs troublés et saturés de rancœur.
588.10 – “Tout est dit. Tu peux aller. Nous attendons l’aube pour rentrer dans la ville par divers chemins. Adieu. La paix soit avec toi, brebis perdue qui reviens au troupeau d’Abraham. Paix à toi! Paix à toi! Et la reconnaissance d’Israël tout entier! Compte sur nous! Un désir de toi est pour nous une loi. Que Dieu soit avec toi, comme Il l’a été avec tous ses serviteurs les plus fidèles! Toutes les bénédictions sur toi!”
Avec des embrassements et des protestations d’amour, ils l’accompagnent jusqu’à la sortie… ils le regardent s’éloigner par le corridor à demi obscur… ils écoutent le grincement des verrous de la porte qui s’ouvre et se referme…
588.11 – Ils rentrent dans la salle en jubilant.
Seulement deux ou trois voix s’élèvent, celles des moins démoniaques:
“Et maintenant? Comment allons-nous faire avec Judas de Simon? Nous savons bien que nous ne pourrons lui donner ce que nous lui avons promis, à part ces trente pauvres deniers!… Que va-t-il dire quand il va se voir trahi par nous? N’aurons-nous pas encouru un dommage plus grand? Ne va-t-il pas aller dire au peuple ce que nous faisons? Qu’il soit un homme qui n’est pas ferme dans ses résolutions nous le savons bien.”
“Vous êtes bien naïfs et bien sots d’avoir ces pensées et de vous donner ces tracas! On a déjà décidé ce que nous ferons à Judas. Décidé depuis l’autre fois. Ne vous rappelez-vous pas? Et nous nous ne changeons pas d’idée. Lorsque tout sera fini pour le Christ, Judas mourra. C’est dit.”
“Mais s’il parlait auparavant?”
“À qui? Aux disciples et au peuple, pour être lapidé? Il ne parlera pas. L’horreur de son action sera pour lui un bâillon…”