“Tes prières au Très-Haut, notre Père. Lenôtre, Lazare. Le mien, le tien. Le mien comme Verbe et comme Homme. Le tien comme homme. Quand tu priais avec tant de foi, ne me donnais-tu pas déjà tout toi-même? Tu vois donc que je t’ai donné, comme il est juste, le centuple de ce que tu m’as donné.”

“Ta bonté est infinie, Maître et Seigneur. Tu récompenses à l’avance et avec une divine générosité ceux que ta pensée connaît pour tes serviteurs, avant encore qu’ils sachent qu’ils le sont.”

“Mes amis, pas mes serviteurs. Car en vérité, ceux qui font la volonté de mon Père et suivent la Vérité qu’il a envoyée, sont mes amis et non plus mes serviteurs. Davantage encore: ce sont mes frères, accomplissant la volonté du Père comme Moi je l’ai accomplie le premier. Celui donc qui fait ce que je fais est mon ami parce que seul l’ami fait spontanément ce que fait son ami.”

581.6 – “Qu’il en soit toujours ainsi entre Toi et moi, Seigneur. Quand vas-tu dans la ville?”

“Le lendemain matin du sabbat.”

“Je viendrai moi aussi.”

“Non. Tu ne viendras pas avec Moi. Je te dirai. J’ai d’autres choses à te demander…”

“À tes ordres, Maître. Moi aussi j’ai à te parler…”

“Nous allons parler.”

“Préfères-tu que nous fassions le sabbat entre nous, ou bien puis-je inviter les amis communs?”

“Je te prierais de ne pas faire d’invitations. J’ai un vif désir de passer ces heures dans l’amitié prudente et paisible de vous seuls, sans contraintes de pensées ou de formes. Dans la douce liberté de celui qui est au milieu d’amis si chers qu’il se sent, parmi eux, comme s’il était dans sa maison.”

“Comme tu veux, Seigneur. Et même… c’est ce que je désirais, mais il me semblait que c’était de l’égoïsme envers mes amis. Tous inférieurs à Toi pour l’amitié, à Toi, seul Ami, mais toujours chers. Mais si c’est ce que tu veux… Tu es peut-être fatigué, Seigneur, ou préoccupé…”

Lazare interroge davantage par son regard que par ses paroles son Ami et Maître qui ne lui répond pas autrement que par la lumière de ses yeux un peu tristes, un peu absorbés, par le faible sourire sur ses lèvres.

Ils sont restés seuls près du bassin où chante le jet d’eau… Les autres sont tous rentrés dans la maison où on entend des voix et un bruit de vaisselle…

Marie de Magdala, par deux ou trois fois, sort sa tête blonde hors de la porte, cachée par un lourd rideau qui ondule légèrement au vent. Le vent augmente alors que le ciel se couvre de nuages déchiquetés, de plus en plus sombres.

581.7 – Lazare lève la tête pour scruter le ciel.

“Nous allons peut-être avoir un orage dit-il. Et il ajoute:

“Il servira à ouvrir les bourgeons rebelles qui ont beaucoup de retard cette année… Peut-être ce sont les froids tardifs qui ont retardé les bourgeons. Mes amandiers aussi ont souffert et beaucoup de fruits sont perdus. Joseph me disait que son jardin en dehors de la Porte Judiciaire semble tout à fait stérile cette année.

Les arbres retiennent les bourgeons comme si on leur avait jeté un sort. C’est au point qu’il se demande s’il doit les laisser ou les vendre pour le bois. Rien. Pas une fleur. Comme ils étaient au mois de tébeth Début janvier cette année-là. , ils sont maintenant. Les têtes des bourgeons, durs, serrés, n’en finissent plus de gonfler. Il est vrai que le vent du nord frappe dur en cet endroit et il a donné beaucoup cet hiver. Même mon jardin au-delà du Cédron a eu ses fruits abîmés. Mais il est si étrange le phénomène du jardin de Joseph, que beaucoup de gens vont voir cet endroit qui ne veut pas se réveiller au printemps.”

Jésus sourit…

“Tu souris? Pourquoi?”

“À cause de la puérilité de ces éternels enfants que sont les hommes. Tout ce qui paraît étrange les fascine… Mais le verger fleurira. Au bon moment.”

“Ce moment est déjà passé, Seigneur. Quand donc, à la lune de nisan, des tas d’arbres rassemblés en un lieu ne montrent-ils pas qu’ils ont fleuri? Jusqu’à quand cet endroit doit-il attendre pour le faire, pour que ce soit le bon moment?”

“Quand il y aura lieu de donner gloire à Dieu par leur floraison.”

“Ah! j’ai compris! Tu iras là-bas bénir cet endroit par amour pour Joseph, et il fleurira pour donner une nouvelle gloire à Dieu et à son Messie par un nouveau miracle! C’est sûr! Tu y vas. Si je vois Joseph, puis-je le lui dire?”

“Si tu crois devoir le dire… Oui, j’y irai…”

“Quel jour, Seigneur? Je voudrais y être moi aussi.”

“Es-tu toi aussi un éternel enfant?”

Jésus sourit plus vivement en hochant la tête avec bonhomie devant la curiosité de l’ami qui s’écrie:

“Oh! Je suis heureux de t’avoir réjoui, Seigneur. Je revois ton visage illuminé par un sourire que depuis longtemps je ne voyais plus! Alors… je viens?”

“Non, Lazare. Pour la Parascève tu me seras nécessaire ici.”

“Oh! mais à la Parascève on ne s’occupe que de la Pâque! Toi… Maître, pourquoi veux-tu faire une chose que l’on te reprochera? Va là-dedans un autre jour…”

“Je serai contraint d’aller là-dedans précisément à la Parascève. Mais je ne serai pas le seul à faire des choses qui ne sont pas une préparation à la Pâque ancienne. Même les plus rigoureux d’Israël: un Elchias, un Doras, Simon, Sadoq, Ismaël et jusqu’à Caïphe et Hanne feront des choses tout à fait nouvelles…”

“Israël devient donc fou?!”

“Tu l’as dit.”

“Mais Toi… Oh! voilà qu’il pleut. Entrons dans la maison, Maître… Moi… je suis préoccupé… Tu ne vas pas m’expliquer…”

“Si. Avant de te quitter, je te dirai…

581.8 – Voici ta sœur qui a peur de l’eau pour nous et accourt avec une toile épaisse… Oh! Marthe! Toujours prudente et active. Mais il ne pleut pas beaucoup.”

“Ma sœur chérie! Ou plutôt: mes sœurs… Maintenant elles sont toutes les deux comme deux tendres fillettes, ignorantes de toute malice, Marie, comme elle. Et quand Marie est venue de Jéricho, avant-hier, elle paraissait vraiment une fillette, avec ses tresses qui lui retombaient sur les épaules, car elle avait vendu ses épingles à cheveux pour procurer des sandales à un jeune garçon, et les épingles de fer, trop flexibles, n’arrivaient pas à tenir en place sa coiffure. Elle riait en descendant du char et me disait: “Mon frère, j’ai appris ce que c’est que de devoir vendre pour acheter, et comme elles sont difficiles au pauvre même les choses les plus simples, comme de tenir les cheveux en place avec des épingles à vingt pour une didrachme. Mais je m’en souviendrai pour être encore plus miséricordieuse à l’avenir pour les pauvres”. Comme tu l’as changée, Seigneur!”

Celle dont ils parlent, en mettant le pied dans la maison, est déjà toute prête, avec des amphores et des bassins pour servir le Seigneur. Elle ne cède à personne l’honneur de le servir et elle n’est pas satisfaite avant d’avoir restauré les membres et l’appétit de son Maître et de le voir aller avec des sandales fraîches vers la pièce qui Lui est destinée et où sa Mère l’attend avec un frais vêtement de lin tout parfumé par le soleil…