568.7 – La route monte, monte vers la cime du mont. Quand on regarde en arrière on voit Éphraïm toute blanche dans le soleil, et elle paraît déjà en contrebas par rapport à ceux qui avancent…
Puis les apôtres se fondent avec les femmes disciples pour les aider à franchir le sentier très rapide à cet endroit, et même Barthélemy, resté en arrière, dit à ceux d’Éphraïm:
“Vous nous avez montré un sentier malaisé, amis.”
“Oui. Mais une fois passé ce bois, il y a une route commode qui en peu de temps mène à Silo. Vous pourrez alors vous y reposer plusieurs heures au lieu d’arriver à la nuit par un autre chemin” répond quelqu’un.
“Tu as raison. Plus le chemin est fatigant et plus vite il mène au but.”
“Ton Maître le sait, aussi il ne s’épargne pas. Ah! nous ne pourrons oublier!… Surtout qu’il nous a comblés de bienfaits en ces derniers jours, après avoir entendu certains de notre région qui l’ont insulté si injustement. Lui seul est bon et aussi il comble de bienfaits même ceux qui le haïssent.”
“Vous ne l’avez pas haï.”
“Nous, non. Mais il y en a tant d’autres aussi que nous ne haïssons pas et pourtant nous sommes haïs sans raison.”
“Agissez, vous aussi, comme Lui agit, sans peur, et vous verrez que…”
“Et vous, pourquoi ne le faites-vous pas, alors? C’est la même chose. Nous d’ici, vous de là, au milieu une montagne: celle élevée par une commune erreur. En haut, notre commun Dieu. Mais pourquoi alors ni vous, ni nous, ne montons-nous pas la pente pour nous trouver là-haut, aux pieds de Dieu, et proches les uns des autres?”
Barthélemy comprend le reproche qui est juste, car lui, dans sa vertu indéniable, a la hantise bien forte d’être Israélite et il est inexorable pour tout ce qui n’est pas Israël. Il détourne la conversation sans répondre directement. Il dit:
“Pas besoin de monter. Dieu est descendu parmi nous. Il suffit de le suivre.”
“Le suivre, oui. Nous voudrions bien, mais si nous entrions en Judée avec Lui, ne Lui ferions-nous pas du mal sans doute? Tu le sais toi aussi de quoi on l’accuse et de quoi on nous accuse: d’être des samaritains, ce qui revient à dire: des démons.”
Barthélemy soupire et puis il les laisse en plan en disant:
“On me fait signe d’aller…”
Et il allonge le pas.
Ceux d’Éphraïm le regardent aller et l’un d’eux murmure:
“Ah! Il n’est pas comme Lui! Ce que nous perdons en le perdant!” et il fait un geste de découragement.
568.8 – “Tu sais, Élie, que Lui hier soir a porté une grosse somme au chef de la synagogue pour qu’il la passe à Marie de Jacob pour qu’elle ne souffre plus de la faim?”
“Moi, non. Et pourquoi ne l’a-t-il pas donnée à elle?”
“Pour que la petite vieille ne le remercie pas. Elle ne le sait pas encore. Moi, je le sais parce qu’il me l’a dit pour demander conseil s’il ne serait pas bien de lui acheter la propriété de Jean que son frère veut vendre, ou de lui donner l’argent peu à peu. J’ai conseillé d’acheter la propriété. Elle lui donnera du grain, de l’huile et du vin suffisamment pour vivre sans avoir faim. Tandis que l’argent… Ce…”
“Mais alors, c’est vraiment une grosse somme?!” dit un troisième.
“Oui. Le chef de notre synagogue a eu beaucoup, même pour les autres pauvres de la ville et des campagnes. Pour que “eux aussi puissent faire fête à la Pâque des Azymes, pour saluer le temps nouveau” a dit le Maître.”
“Il a dû dire: “l’an nouveau”.”
“Non. Il a dit: “le temps nouveau”. Si bien que le chef de la synagogue ne se servira pas de cet argent avant la Fête des Azymes.”
“Oh! qu’aura-t-il voulu dire?” demandent plusieurs.
“Que voudra-t-il dire? Je ne sais pas. Personne ne le sait, pas même Jean, son aimé, ni Simon de Jonas qui est le chef des disciples. Je le leur ai demandé, et le premier a blêmi, le second est resté absorbé comme quelqu’un qui cherche à deviner.”
“Et Judas de Kérioth? C’est quelqu’un d’important parmi eux, peut-être plus que les deux autres. Lui sait tout, dit-il, il saura cela aussi. Allons l’interroger. Il lui plaît de dire ce qu’il sait.”
568.9 – Ils se mettent à rejoindre Judas qui est encore isolé comme au début, seul désormais sur le sentier, car les autres ont pris un détour et il semble qu’ils aient été engloutis dans la verdure épaisse de la pente.
“Judas, écoute-nous. Le Maître dit qu’il veut une grande fête pour la Pâque des Azymes, pour saluer le temps nouveau. Que voudra-t-il dire?”
“Moi, je ne sais pas. Suis-je peut-être dans la pensée du Maître, moi? Demandez-le à Lui qui vous aime tant” et il hâte le pas, les laissant déçus.
“Lui aussi n’est pas le Maître. Il n’y a personne qui ait sa pitié…” disent-ils en secouant la tête.
“Eh bien, est-ce que nous suivons eux? C’est Lui que nous suivons! Et nous faisons bien de faire ainsi. Allons. Qui sait si de ses lèvres, avant qu’il aille en Judée, on ne pourra pas savoir ce que cela veut dire.”
Et ils hâtent le pas pour rejoindre les autres, qui se sont assis pour se reposer sous un bois de rouvres centenaires, et ont sous leurs yeux un des plus beaux panoramas de la Palestine.