“Dis-la. Si je le peux, je te répondrai” dit Lazare.
“Oh! même si tu ne me réponds pas, peu m’importe. Il me suffit que tu ailles trouver Pilate — l’idée est de ton ami Simon — et que toi, ainsi en parlant de choses et d’autres, tu lui fasses dire ce qu’il pense faire pour Jésus, en bien ou en mal… Tu sais… adroitement… Car on dit tant de choses!…”
“Je le ferai, dès mon arrivée à Jérusalem. Je passerai par Béthel et Rama plutôt que par Jéricho pour aller à Béthanie, et je séjournerai dans mon palais de Sion, et j’irai chez Pilate. Sois tranquille, Pierre, car je serai adroit et sincère.”
“Et tu perdras du temps pour rien, ami. Car Pilate — tu le connais comme homme, Moi je le connais comme Dieu — n’est qu’un roseau qui plie du côté opposé à l’ouragan, en essayant de le fuir. Il ne manque jamais de sincérité, car il est toujours convaincu qu’il veut faire et qu’il fait ce qu’il dit à ce moment-là. Mais le moment d’après, par l’effet d’un cri de l’ouragan qui vient d’un autre côté, il oublie — oh! ce n’est pas qu’il manque à ses promesses et à ses volontés — il oublie, cela seulement, tout ce qu’il voulait auparavant. Il l’oublie parce que le cri d’une volonté plus forte que la sienne lui fait oublier, lui enlève, comme en les soufflant, toutes les pensées qu’un autre cri y avait mises et lui met à l’intérieur les nouvelles. Et puis, au-dessus de toutes les tempêtes aux mille voix, depuis celle de son épouse qui le menace de se séparer s’il ne fait pas ce qu’elle veut, et une fois séparé d’elle adieu toute sa force, toute protection auprès du “divin” César, comme ils disent, tout en étant convaincus que ce César est plus abject qu’eux… Mais eux savent voir l’Idée dans l’homme, et même l’Idée annule l’homme qui la représente, et de l’Idée on ne peut dire qu’elle est immonde: tout citoyen aime, et c’est juste qu’il aime la Patrie, qu’il veuille son triomphe… César, c’est la Patrie… et voilà… que même un misérable est… un grand, grâce à ce qu’il représente…
Mais je ne voulais pas parler de César, mais de Pilate! Je disais, donc, qu’au-dessus de toutes les voix, depuis celle de son épouse jusqu’à celle des foules, il y a la voix, oh! quelle voix! de son moi. Du petit moi du petit homme, du moi avide de l’homme avide, du moi orgueilleux de l’homme orgueilleux; cette petitesse, cette avidité, cet orgueil veulent régner pour être grands, veulent régner pour avoir beaucoup d’argent, veulent régner pour pouvoir dominer un tas de sujets que courbe l’obéissance. La haine couve par dessous, mais il ne la voit pas le petit César appelé Pilate, notre petit César… Lui ne voit que les échines courbées qui font semblant d’obéir et de trembler devant lui, ou qui le font réellement. Et à cause de cette voix tempétueuse du moi, lui est disposé à tout.
Je dis: à tout, pourvu qu’il continue à être Ponce Pilate, le Proconsul, le serviteur de César, le Dominateur de l’une des si nombreuses régions de l’empire. Et à cause de tout cela, même si maintenant il est mon défenseur, demain il sera mon juge, et inexorable. Toujours indécise est la pensée de l’homme. Souverainement indécise ensuite quand cet homme s’appelle Ponce Pilate. Mais toi, Lazare, tu peux contenter Pierre… Si cela doit le consoler…”
“Consoler non, mais… me tenir plus calme, oui…”
“Et alors contente notre bon Pierre, et va trouver Pilate.”
“J’irai, Maître. Mais tu as peint le Proconsul comme aucun historien ou philosophe n’aurait pu le faire. C’est parfait!”
“Je pourrais également peindre tout homme avec son image et son caractère.
566.19 – Mais allons trouver ces gens qui font beaucoup de bruit”.
Il monte les dernières marches et se présente. Il lève les bras et dit d’une voix forte:
“Hommes de Galilée et de Samarie, mes disciples et ceux qui me suivent. Votre amour, le désir de m’honorer et d’honorer ma Mère et notre ami, en escortant leur char, me dit quelle est votre pensée. Je ne puis que vous bénir pour cette pensée qui est la vôtre. Pourtant, retournez à vos maisons, à vos affaires. Vous de Galilée, allez et dites à ceux qui sont restés que Jésus de Nazareth les bénit. Hommes de Galilée, nous nous verrons pour la Pâque à Jérusalem, où j’entrerai le lendemain du sabbat avant la Pâque. Hommes de Samarie, allez, vous aussi et sachez ne pas borner votre amour pour Moi à me suivre et me chercher sur les routes de la Terre, mais sur celles de l’esprit. Allez et que la Lumière brille en vous. Disciples du Maître, séparez-vous des fidèles tout en restant à Éphraïm pour recevoir mes instructions. Allez. Obéissez.”
“Il a raison! Nous le dérangeons. Il veut rester avec sa Mère!” crient les disciples et les nazaréens.
“Nous allons partir, mais auparavant, nous voulons sa promesse: de venir à Sichem avant Pâque. À Sichem! À Sichem!”
“J’y viendrai. Allez. Je viendrai avant de monter pour la Pâque à Jérusalem.”
“N’y va pas! N’y va pas! Reste avec nous! Avec nous! Nous te défendrons! Nous te ferons Roi et Pontife! Eux te haïssent! Nous, nous t’aimons! À bas les juifs! Vive Jésus!”
“Silence! Ne faites pas ce vacarme! Ma Mère souffre de ces cris qui peuvent me nuire plus qu’une voix qui me maudirait. Ce n’est pas encore mon heure. Allez. Je passerai par Sichem, mais enlevez de votre cœur la pensée que je puisse, par une basse lâcheté humaine et par une révolte sacrilège contre la volonté de mon Père, ne pas accomplir mon devoir d’israélite, en adorant le vrai Dieu dans l’unique Temple où l’on puisse l’adorer, et de Messie, en prenant la couronne ailleurs qu’à Jérusalem, où je serai oint Roi universel selon la parole et la vérité vue par les grands prophètes.”
“À bas! Il n’y a pas d’autre prophète après Moïse! Tu es un rêveur.”
“Et vous aussi. Êtes-vous libres peut-être? Non. Comment s’appelle Sichem? Quel est son nouveau nom? Et comme pour elle, pour beaucoup d’autres villes de Samarie, Judée, Galilée. Car le mangonneau romain nous met tous au même niveau. S’appelle-t-elle peut-être Sichem? Non. Elle s’appelle Neapolis Neapolis, Nouvelle ville en grec, est devenu Naples au temps des croisés puis Naplouse, nom qu'elle porte aujourd'hui. À noter que Maria Valtorta parle de Neapolis et non de Flavia Neapolis, nom que Neapolis (Sichem) ne tardera pas à porter en l'honneur de l'empereur romain Flavius Vespasien. , comme Betsean s’appelle Scythopolis Beth-Shean (maison de la sécurité) est une des villes de la Décapole rebaptisée Scythopolis (ville des scythes) en raison de la colonie qui s'y était implantée sous la dynastie des Ptolémées. Son tertre de 60 m est impressionnant et longtemps imprenable (Tell El-Hosn). La ville romaine qui existait à l'époque de Jésus, longtemps prospère, était ceinturée d'une muraille de 5 km. et beaucoup d’autres villes qui, par la volonté des romains ou celle de leurs vassaux flatteurs, ont pris le nom imposé par la domination ou la flatterie. Et vous, chacun en particulier, vous voudriez être plus qu’une ville, plus que nos maîtres, plus que Dieu? Non. Rien ne peut changer ce qui a été fixé pour le salut de tous. Moi, je suis la voie droite. Suivez-moi, si vous voulez entrer avec Moi dans le Royaume éternel.”
566.20 – Il est sur le point de se retirer, mais les samaritains font tant de vacarme que les galiléens réagissent, et en même temps accourent hors de la maison dans le jardin et puis sur l’escalier et sur la terrasse ceux qui étaient dans la maison. Apparaît le premier, le visage pâle et triste, angoissé de Marie derrière Jésus et sa Mère l’embrasse et le serre comme si elle voulait le défendre des injures qui montent d’en bas:
“Tu nous as trahis! Tu t’es réfugié chez nous pour nous faire croire que tu nous aimais, alors qu’ensuite tu nous méprises! Méprisés, nous le serons encore davantage par ta faute!” et cætera.
S’approchent aussi de Jésus les femmes disciples, les apôtres et en dernier, apeurée, Marie de Jacob. Les cris d’en bas expliquent l’origine du tumulte, origines lointaines mais certaines:
“Pourquoi nous as-tu envoyé tes disciples pour nous dire que tu es persécuté?”
“Je n’ai envoyé personne. Voici là-bas ceux de Sichem. Qu’ils s’avancent. Que leur ai-je dit un jour sur la montagne?”