“Moi… j’y aurais été aussi. Mais à la fontaine des gens m’avaient invité à leur expliquer certaines choses…”

Jésus ne répond rien. Il n’ouvre bouche que pour saluer ceux qui l’attendent, assis en partie sur les murets de la terrasse, en partie dans la pièce qui s’ouvre sur elle, et qui en le voyant se lèvent pour Lui faire honneur.

Jésus, après les avoir salués collectivement, les salue chacun par son nom, à l’étonnement joyeux de ceux-ci qui Lui disent:

“Tu te souviens encore de nos noms?”

Ce doit être des habitants de Sichem.

Et Jésus répond:

“De vos noms, de vos visages, et de vos âmes. Vous avez accompagné les parents des enfants? Ce sont eux?”

“Ce sont eux. Ils sont venus les prendre et nous nous sommes joints à eux pour te remercier de ta pitié pour ces petits enfants d’une femme de Samarie. Il n’y a que Toi pour faire ces choses!… Tu es toujours le Saint qui ne fait que des œuvres saintes. Nous aussi, nous nous souvenons toujours de Toi. Et maintenant, sachant que tu étais ici, nous sommes venus pour te voir et pour te dire que nous te sommes reconnaissants d’avoir choisi de te réfugier chez nous et de nous avoir aimés dans les fils de notre sang.

557.4 – Mais maintenant écoute les parents.”

Jésus, suivi de Judas, se dirige vers eux et les salue de nouveau pour les inviter à parler.

“Nous, nous ne savons pas si tu le sais, nous sommes les frères de la mère des enfants, et nous étions très fâchés avec elle, parce que sottement et contre nos conseils, elle avait voulu ce mariage malheureux. Notre père fut faible pour l’unique fille de sa nombreuse descendance, au point que nous aussi nous fûmes en colère contre lui et que pendant plusieurs années nous ne nous sommes pas parlés ni vus. Puis, sachant que la main de Dieu s’appesantissait sur la femme, et que c’était la misère dans sa maison, car une union impure n’a pas la défense de la bénédiction divine, nous avons repris dans notre maison notre vieux père pour qu’il n’eût pas d’autre douleur que la misère dans laquelle languissait la femme. Et puis elle est morte, et nous l’avons su. Tu étais passé depuis peu et nous parlions de Toi entre nous… Et nous, en surmontant notre indignation, nous avons offert à l’homme par l’intermédiaire de lui et lui (deux de Sichem) de reprendre les enfants. Ils étaient par moitié de notre sang. Il répondit qu’il préférait les voir morts de malemort que vivants de notre pain. Nous n’avons pas eu les enfants ni le corps de notre sœur, même pas lui, pour qu’il eût une sépulture selon nos rites! Et alors nous lui avons juré la haine ainsi qu’à sa descendance. Et la haine l’a frappé comme une malédiction au point qu’après avoir été libre il devint serviteur et de serviteur… un cadavre, mort comme un chacal dans une tanière puante.

Nous ne l’aurions jamais su car depuis longtemps tout était mort entre nous.

557.5 – Et nous avons eu grand peur, cela seulement, quand il y a maintenant huit nuits, nous avons vu paraître dans notre aire les larrons. Et puis, sachant pourquoi ils avaient paru, l’indignation, plutôt que la douleur, nous mordit comme du venin et nous nous sommes hâtés de congédier ces voleurs en leur offrant une bonne récompense pour avoir leur amitié, et nous avons été étonnés en les entendant dire qu’ils s’étaient déjà payés et qu’ils ne voulaient rien d’autre.”

Judas rompt à l’improviste le silence attentif que tous gardent par un éclat de rire ironique et il crie:

“Leur conversion! Totale! En vérité!”

Jésus le regarde avec sévérité, les autres avec étonnement, et celui qui parle continue:

“Et que pouvais-je attendre de plus d’eux? N’était-ce pas déjà beaucoup d’être venus amener le pastoureau en défiant les dangers sans prendre de récompense? À une vie malheureuse il faut une manière de faire malheureuse. Certainement il ne fut pas important le butin fait sur ce sot, mort comme un vagabond! Pas important! Et à peine suffisant pour eux qui devaient suspendre leurs vols pendant dix jours au moins. Et leur honnêteté nous a tellement étonnés, tellement que nous leur avons demandé quelle voix leur avait parlé pour leur inculquer cette pitié, et nous avons appris ainsi que c’était un rabbi qui leur avait parlé… Un rabbi! Ce ne pouvait être que Toi! En effet aucun autre rabbi d’Israël ne pourrait faire ce que tu as fait. Et une fois qu’ils furent partis, nous avons interrogé de plus près le jeune pastoureau effrayé et nous avons su plus exactement les choses. Tout d’abord nous savions seulement que le mari de notre sœur était mort et que les enfants étaient à Éphraïm chez un juste, et puis que ce juste, qui était un rabbi, leur avait parlé, et tout de suite nous avons pensé que c’était Toi. Et entrés à Sichem à l’aurore nous en avons parlé avec eux car nous n’avions pas encore décidé si nous accueillerions les enfants. Mais eux nous ont dit: “Et quoi? Voudriez-vous que ce soit en vain que le Rabbi de Nazareth ait aimé les enfants? Parce que c’est certainement Lui, n’en doutez pas. Allons tous le trouver plutôt, car sa bienveillance est grande envers les fils de Samarie”. Et, une fois réglées nos affaires, nous sommes venus.

557.6 – Où sont les enfants?”

“Près du torrent. Judas, va leur dire qu’ils viennent.”

Judas s’en va.

“Maître, c’est une dure rencontre pour nous. Ils nous rappellent toutes nos peines, et nous demandons encore si nous allons les accueillir. Ce sont les enfants du plus violent ennemi que nous ayons eu au monde…”

“Ce sont des fils de Dieu. Ce sont des innocents. La mort annule le passé et l’expiation obtient le pardon, même de Dieu. Voudriez-vous être plus sévères que Dieu? Et plus cruels que les larrons? Et plus obstinés qu’eux? Les larrons voulaient tuer le pastoureau et garder les enfants. Lui par prudence, eux par humaine pitié envers des enfants sans défense. Le Rabbi a parlé, et eux n’ont pas tué, et ils ont même accepté de vous amener le petit berger. Devrai-je connaître la défaite avec des cœurs droits, ayant vaincu le crime?…”

“C’est que… Nous sommes quatre frères et il y a déjà trente-sept enfants dans la maison…”

“Et là où trente-sept passereaux trouvent leur nourriture, parce que le Père des Cieux leur fait trouver le grain, est-ce que quarante ne le trouveront pas? Est-ce que par hasard la puissance du Père ne pourra pas procurer la nourriture à trois autres, ou plutôt quatre, de ses fils? Est-ce que cette divine Providence est limitée? Est-ce que l’Infini aura peur de féconder davantage vos semences, vos arbres et vos brebis, pour qu’il y ait suffisamment de pain, d’huile, de vin, de laine et de viande pour vos enfants et les quatre autres pauvres petits restés seuls?”

“Ils sont trois, Maître!”