“Mais eux le voulaient parce qu’ils te haïssent. Moi, je le voudrais parce que je t’aime et que je voudrais te voir écraser tous tes ennemis.”
“Ton vieux sentiment et ton amour désordonné. Tu n’as pas su déraciner de ton cœur les vieux arbres pour les remplacer par des arbres jeunes; et les vieux, développés par la Lumière, de laquelle tu t’es approché, sont devenus encore plus robustes. Ton erreur est celle de beaucoup de gens, présents et à venir, de ceux qui, malgré les secours de Dieu, ne se transforment pas parce qu’ils ne répondent pas par une volonté héroïque aux secours de Dieu.”
“Est-ce que par hasard eux, qui sont comme moi tes disciples, ont détruit les vieux arbres?”
“Ils les ont au moins beaucoup taillés et beaucoup greffés. Toi, tu ne l’as pas fait. Tu n’as même pas regardé avec attention s’ils méritaient la greffe, la taille, ou s’il fallait les enlever. Tu es un jardinier imprévoyant, Judas.”
“Seulement pour mon âme cependant, car pour les jardins je sais m’y prendre.”
“Tu sais t’y prendre. Pour toutes les choses de la Terre, tu sais faire. Je voudrais te voir capable de la même façon pour les choses du Ciel.”
“Mais ta lumière devrait faire d’elle-même toutes sortes de prodiges en nous! N’est-elle pas bonne, peut-être? Si elle fertilise le mal et lui donne de la force, alors elle n’est pas bonne, et c’est sa faute si nous ne devenons pas bons.”
“Parle pour toi, ami. Moi je ne trouve pas que le Maître ait rendu plus fortes mes tendances mauvaises” dit Thomas.
“Et moi non plus.”
“Ni moi” disent André et Jacques de Zébédée.
“Et puis pour moi, sa puissance m’a délivré du mal et elle m’a refait à neuf. Pourquoi parles-tu ainsi? Est-ce que tu réfléchis à ce que tu dis?” demande Matthieu.
554.4 – Pierre est sur le point de parler, mais il préfère s’en aller, et il se met à marcher vivement avec l’enfant à son cou en imitant le balancement d’une barque pour le faire rire et, en passant, il prend par un bras le Thaddée et lui crie:
“Allons là-bas dans cette île! Elle est remplie de fleurs comme une corbeille. Venez, Nathanaël, Philippe, Simon, Jean… Un bon saut et on y est. Le torrent ainsi divisé n’est plus que deux ruisseaux de chaque côté de l’île…”
Et il saute le premier en posant le pied sur un affleurement de sable large de quelques mètres, couvert d’herbe comme une prairie, couvert des premières fleurs qui y forment un tapis, au milieu duquel se trouve un seul peuplier grand et élancé dont la cime ondule à une brise légère. Ceux qu’il a appelés le rejoignent lentement, suivis ensuite par ceux qui étaient plus près de Jésus qui reste en arrière pour parler avec l’Iscariote.
“Mais il n’a pas encore fini celui-là?” demande Pierre à son frère.
“Le Maître est en train de travailler son cœur” répond André.
“Eh! il est plus facile de faire pousser des figues sur cet arbre que de faire naître la justice dans le cœur de Judas.”
“Et dans son intelligence” renchérit Matthieu.
“Il est sot parce qu’il veut l’être, et en ce qu’il veut” dit le Thaddée.
“Il souffre parce qu’il n’a pas été choisi pour évangéliser. Moi, je le sais” explique Jean.
“Mais pour moi… Si lui veut aller à ma place… Je n’y tiens pas vraiment à y aller!” s’exclame Pierre.
“Personne de nous n’y tient, mais lui, si. D’autre part mon Frère ne veut pas l’envoyer. Ce matin, je Lui en ai parlé car j’avais compris l’humeur de Judas et d’où elle venait. Mais Jésus m’a dit: “C’est justement parce qu’il a le cœur si malade que je le garde près de Moi. Ce sont ceux qui souffrent et sont faibles qui ont besoin d’un médecin et de quelqu’un qui les soutienne”.
554.5 – “Oui!… C’est bien!… Venez, mes enfants. Maintenant nous prenons ces beaux roseaux et nous en faisons des barquettes. Voyez comme elles sont belles! Et à l’intérieur, en guise de pêcheurs, nous mettons ces fleurettes. Regardez si elles ne ressemblent pas à des têtes, avec un couvre-chef blanc et rouge… Ici nous faisons le port, et ici, voilà les maisonnettes des pêcheurs… Maintenant nous attachons les barques avec ces herbes fines, et vous les faites aller sur l’eau, ainsi… et puis vous les tirez sur la rive après la pêche… Vous pouvez aussi faire le tour de l’île… attention aux écueils, eh!…”
Pierre est admirable de patience. Il a travaillé avec son couteau des morceaux de roseaux, en les taillant d’un nœud à l’autre et en les découvrant d’un côté pour transformer les roseaux en barquettes, il a mis pour servir de pêcheurs des pâquerettes encore en boutons, il a creusé dans le sable un port lilliputien et fait des maisonnettes avec le sable humide et, atteint son but d’amuser les enfants, il s’assoit satisfait en murmurant:
“Pauvres enfants!…”