Judas ne réplique rien. Il s’en va dans la cuisine où ceux qui sont revenus se restaurent avec ce qui a été préparé.

Pierre regarde l’Iscariote qui s’en va et il secoue la tête, mais ne parle pas. Le Thaddée, de son côté, prend Jean par la manche et demande:

“Comment a-t-il été ces jours-ci? Toujours aussi inquiet? Sois sincère…”

“Toujours sincère, Jude. Mais je t’assure qu’il n’a pas fait souffrir. Le Maître reste presque toujours isolé. Moi, je reste avec la vieille mère qui est si bonne, et j’écoute ceux qui viennent parler au Maître, et ensuite je le Lui dis. Judas, de son côté, va au village. Il s’est fait des amis… Que voulez-vous! Il est ainsi… Il ne sait pas rester tranquille comme nous le saurions, nous…”

“Pour moi qu’il fasse ce qu’il veut. Il me suffit qu’il ne fasse pas souffrir.”

553.4 - “Non. Pour cela, non. Il s’ennuie certainement. Mais… Voilà le Maître! J’entends sa voix. Il parle avec quelqu’un…”

Ils courent dehors et voient Jésus qui s’avance, dans le crépuscule qui descend, avec deux enfants sur les bras et un autre attaché à son vêtement, et il les encourage car ils pleurent.

“Dieu te bénisse, Maître! Mais d’où viens-tu si tard?”

Jésus, en entrant dans la maison, répond:

“Je viens de chez les voleurs et j’ai fait une proie, Moi aussi. J’ai marché après le coucher du soleil, mais mon Père m’en absoudra car j’ai accompli un acte de miséricorde… Prends-les, Jean, et toi, Simon… J’ai les bras rompus… et je suis vraiment fatigué.”

Il s’assoit sur un tabouret près de la cheminée et sourit, fatigué, mais heureux.

“De chez les voleurs? Mais où as-tu été? Qui sont ces enfants? Mais as-tu mangé? Où étais-tu? Il n’est pas prudent d’être dehors ainsi à la tombée de la nuit et si loin!… Nous étions inquiets. Tu n’étais pas dans le bois?”

Ils parlent tous ensemble.

“Je n’étais pas dans le bois. Je suis allé vers Jéricho…”

“Imprudent! Sur ces chemins, tu peux trouver des gens qui te haïssent!” Lui reproche le Thaddée.

“J’ai suivi le sentier qu’ils nous ont appris. Il y avait des jours que je voulais aller là… Il y a des malheureux à racheter. À Moi ils ne pouvaient rien me faire de mal et je suis arrivé à temps pour ces enfants. Donnez-leur à manger. Je crois qu’ils sont presque à jeun car ils avaient peur des voleurs, et je n’avais pas de nourriture avec Moi. Si au moins j’avais trouvé un berger!… Mais la proximité du sabbat avait déjà rendu déserts les pâturages…”

553.5 - “Bien sûr! Il n’y a que nous qui ne respectons pas le sabbat depuis quelque temps…” observe Judas de Kérioth toujours blessant.

“Comment parles-tu? Qu’est-ce que tu insinues” lui demandent-ils.

“Je dis que cela fait deux sabbats que nous travaillons après le coucher du soleil.”

“Judas, tu sais pourquoi nous devions marcher le dernier sabbat. Le péché n’appartient pas toujours à celui qui l’accomplit, mais aussi à celui qui force à l’accomplir. Et aujourd’hui… Je le sais. Tu veux me dire qu’aujourd’hui aussi j’ai violé le sabbat. Je te réponds que si grande est la loi durepos sabbatique, très grand est le précepte de l’amour. Je ne suis pas tenu à me justifier à tes yeux, mais je le fais pour t’apprendre la mansuétude, l’humilité, et la grande vérité que devant une nécessité sainte on doit savoir appliquer laloiavec souplesse d’esprit. Notre histoire possède des exemples de cette nécessité Voir, à ce propos, ce que Jésus répond aux pharisiens qui reprochent à la troupe apostolique de cueillir des épis un sabbat (Matthieu 12, 1-8 - Marc 2, 23-28). Il fait référence à David en fuite qui, tenaillé par la faim, en vient à manger les "pains de propositions" normalement réservés aux prêtres. . Je suis allé à l’aurore vers les monts Hadomim (Adomin) car je sais que là il y a des malheureux dont l’âme est rendue lépreuse par le crime. J’espérais les rencontrer, leur parler, revenir avant le coucher du soleil. Je les ai trouvés mais je n’ai pu leur faire le discours prévu, car il y avait autre chose à dire… Ils avaient trouvé ces trois enfants qui pleuraient sur le seuil d’un pauvre bercail de la plaine. Ils étaient descendus de nuit pour voler des agneaux et aussi pour tuer le berger s’il avait résisté. La faim est cruelle sur les monts en hiver…

Et quand ce sont des cœurs cruels qui en souffrent, elle rend les hommes plus féroces que des loups. Ces enfants étaient donc là avec un pastoureau à peine plus âgé qu’eux et effrayé comme eux. Le père des enfants, je ne sais pour quelle raison, était mort pendant la nuit. Il avait peut-être été mordu par quelque animal, ou son cœur avait faibli… Il était froid sur la paille près des brebis. L’aîné s’en aperçut car il dormait à côté de lui. Ainsi les voleurs, là où ils auraient peut-être tué, trouvèrent un mort et quatre enfants en pleurs. Ils abandonnèrent le mort et poussèrent en avant les brebis, et le pastoureau et, comme chez les plus farouches il peut y avoir une pitié qui ne meurt pas facilement, ils recueillirent aussi les enfants… Je les ai trouvés en train de discuter sur ce qu’ils devaient faire. Les plus féroces voulaient tuer le pastoureau de dix ans, dangereux témoin de leur vol et de leur refuge. Les moins durs voulaient le renvoyer en le menaçant, tout en retenant le troupeau. Tous, ensuite, voulaient garder les enfants plus petits.”

“Pour en faire quoi? Mais ils n’ont pas de famille?”

“La mère est morte. C’est pour cela que le père les avait emmenés avec lui aux pâturages d’hiver, et maintenant il remontait en traversant ces montagnes, vers sa maison déserte. Pouvais-je laisser les petits aux voleurs pour qu’ils les rendissent semblables à eux? Je leur ai parlé… En vérité je vous dis qu’ils m’ont compris plus que beaucoup d’autres. Ils ont si bien compris qu’ils m’ont laissé les enfants et qu’ils accompagneront demain le pastoureau sur la route de Sichem, car dans ces campagnes demeurent les frères de leur mère. En attendant j’ai recueilli les enfants et je les garderai avec nous jusqu’à l’arrivée des parents.”

“Et tu t’imagines que les voleurs…” dit l’Iscariote, et il rit…

“Je suis certain qu’ils ne toucheront pas à un cheveu du petit berger. Ce sont des malheureux. Nous ne devons pas juger pourquoi ils le sont, mais nous devons essayer de les sauver. Une bonne action peut être le commencement de leur salut…”