550 – Les apôtres sont euphoriques. Jésus confie une mission d’amour à Lazare, et de contemplation absolue à sa sœur. Jésus doit fuir en Samarie

30 décembre 1946

Le lundi 30 décembre 1946.

550.1 – Il fait bon rester ainsi, au repos, dans l’amour des amis et près du Maître dans les journées ensoleillées qui annoncent déjà un précoce sourire de printemps, à regarder les champs qui ouvrent leurs sillons à un verdoiement innocent des grains qui poussent, à regarder les prés qui rompent le vert uniforme de l’hiver avec les premières fleurettes multicolores, à regarder les haies qui dans les endroits les plus ensoleillés présentent déjà le sourire des boutons qui s’ouvrent, à regarder les amandiers qui déjà moussent à leur sommet avec les premières fleurs qui éclosent.

Et Jésus en jouit, et de même les apôtres, et aussi les trois amis de Béthanie. Elle semble si loin la malveillance, la douleur, la tristesse, la maladie, la mort, la haine, l’envie, tout ce qui est peine, tourment, préoccupation sur la Terre.

Les apôtres, tous, jubilent et le montrent. Ils disent leur conviction, oh! si sûre, si triomphante, que désormais Jésus a vaincu tous ses ennemis, que sa mission continuera désormais sans obstacles, qu’il sera reconnu comme Messie même par ceux qui s’obstinaient davantage à le nier. Et ils parlent, un peu exaltés, rajeunis, tant ils sont heureux, en faisant des projets pour l’avenir, en rêvant… en rêvant tellement… et si humainement.

550.2 – Le plus exalté, à cause de sa mentalité qui le porte aux extrêmes, c’est Judas de Kériot. Il se félicite d’avoir su attendre, et d’avoir su agir, il se félicite de sa longue foi dans le triomphe du Maître, il se félicite d’avoir défié les menaces du Sanhédrin… Il est tellement exalté qu’il finit par dire aussi ce qu’il a toujours tenu caché jusqu’ici, au milieu de l’étonnement et de la stupéfaction de ses compagnons:

“Oui, ils voulaient m’acheter, ils voulaient me séduire par des flatteries, et en voyant qu’elles ne servaient pas, par des menaces. Si vous saviez! Mais moi, je les ai payés de la même monnaie. J’ai feint de l’amour pour eux, comme eux pour moi. Je les ai flattés comme eux me flattaient, et je les ai trahis comme eux voulaient me trahir… Parce que, c’est cela qu’ils voulaient. Me faire croire que c’était dans une bonne intention qu’ils éprouvaient le Maître pour pouvoir le proclamer solennellement le Saint de Dieu. Mais moi je les connais! Je les connais. Et dans toutes les choses qu’ils me disaient vouloir faire, je m’y prenais de façon que la sainteté de Jésus se manifestât vraiment avec plus d’éclat que le soleil de midi dans un ciel sans nuages… Jeu dangereux que le mien! S’ils l’avaient compris! Mais j’étais prêt à tout, même à mourir, pour servir Dieu dans mon Maître. Et ainsi je savais tout… Hé! parfois je vous aurai semblé fou, mauvais, sauvage. Si vous aviez su! Moi seul je connais mes nuits, les précautions que je devais prendre pour faire du bien sans attirer l’attention de personne! Vous me suspectiez tous quelque peu, je le sais, mais je ne vous garde pas rancune. Ma manière de faire… oui… pouvait faire naître des soupçons, mais mon but était bon et je ne me préoccupais que de cela. Jésus ne sait rien, ou plutôt je crois que Lui aussi me soupçonne. Mais je saurai me taire sans exiger de Lui sa louange. Et taisez-vous, vous aussi. Un jour, dans les premiers temps que j’étais avec Lui — et toi, Simon le Zélote, et toi, Jean de Zébédée, vous étiez avec moi — Lui me fit un reproche parce que je m’étais vanté d’avoir le sens pratique Un sens pratique fait aussi de mensonges ! Cf. EMV 74.2. . Depuis lors, moi… je ne Lui ai jamais fait ressortir cette qualité, mais j’ai continué de l’employer, pour son bien. J’ai agi comme une mère pour son enfant inexpérimenté. Elle enlève les obstacles de son chemin, elle plie pour lui la branche sans épines et lève celle qui peut le blesser, ou bien par des gestes avisés, elle l’amène à faire ce qu’il doit savoir faire et à éviter ce qui est mal, sans même que son fils s’en aperçoive. Ainsi le fils croit être arrivé par lui-même à marcher sans trébucher, à cueillir une belle fleur pour sa mère, à faire ceci ou cela spontanément. J’ai fait la même chose avec le Maître, car la sainteté ne suffit pas dans un monde d’hommes et de satans. Il faut aussi combattre à armes égales, au moins en hommes… et parfois… même un rien de fourberie d’enfer ce n’est pas mal de la ranger parmi les armes. C’est mon idée. Mais Lui ne veut pas en entendre parler… Il est trop bon… Bon! Moi je comprends tout et tout le monde et j’excuse tous des mauvaises pensées que vous pouvez avoir eues sur mon compte. Maintenant vous savez. Maintenant aimons-nous en bons compagnons, tout pour son amour et sa gloire”.

Et il montre Jésus qui se promène beaucoup plus loin dans une allée ensoleillée en parlant avec Lazare, qui l’écoute avec un sourire extasié sur le visage.

550.3 – Les apôtres s’éloignent vers la maison de Simon. Jésus s’approche au contraire avec son ami. Je les écoute. Lazare dit:

“Oui. Je l’avais compris qu’il y avait un grand but, et certainement de bonté, de me laisser mourir. Je pensais que c’était pour m’épargner la vue de la persécution qu’ils te font. Et, tu sais si je dis la vérité, j’étais content de mourir pour ne pas la voir. Elle m’aigrit, elle me trouble. Vois-tu, Maître. J’ai pardonné tant de choses à ceux qui sont les chefs de notre peuple. J’ai dû pardonner jusqu’aux derniers jours… Elchias… Mais la mort et la résurrection ont annulé tout ce qui s’y rapportait. Pourquoi me rappeler leurs dernières actions pour m’affliger? J’ai tout pardonné à Marie. Elle semble en douter. Et même, je ne sais pourquoi, depuis que je suis ressuscité elle a pris à mon égard une attitude si… je ne sais comment la définir. Elle est d’une douceur et d’une soumission, si étrange dans ma Marie… Même dans les premiers moments où elle revint ici, rachetée par Toi, elle n’était pas ainsi… Et même, peut-être tu sais et tu peux m’en dire quelque chose, car Marie te dit tout… Tu sais si ceux qui sont venus ici lui ont peut-être fait trop de reproches En fait, c'est Lazare lui-même qui, dans le délire de son agonie, a laissé apparaître des reproches et des souffrances enfouis. Cf. EMV 544.8. . J’ai toujours cherché à amoindrir le souvenir de sa faute quand je l’ai vue absorbée dans la pensée du passé pour guérir sa souffrance. Elle ne sait pas s’en tranquilliser. Elle semble tellement… au-dessus de ce qui pourrait être de l’avilissement. A certains elle pourrait paraître même peu repentie… Mais moi, je comprends… Je sais. Elle fait tout pour expier. Je crois qu’elle fait de grandes pénitences, de toutes sortes. Je ne m’étonnerais pas que sous ses vêtements elle eût un cilice et que sa chair connût la morsure des fouets… Mais l’amour fraternel que j’ai, et qui veut la soutenir en mettant un voile entre le passé et le présent, les autres ne l’ont pas… Tu sais si, peut-être, elle a été maltraitée par ceux qui ne savent pas pardonner… et elle a tant besoin de pardon?”

“Je ne sais pas, Lazare. Marie ne m’en a pas parlé. Elle m’a dit seulement d’avoir beaucoup souffert en entendant les pharisiens insinuer que je n’étais pas le Messie parce que je ne te guérissais pas ou que je ne te ressuscitais pas.”

“Et… elle ne t’a rien dit de moi? Tu sais… j’avais si mal… Je me rappelle que ma mère, à ses derniers moments, révéla des choses qui étaient passées inaperçues à Marthe et à moi. Ce fut comme si le fond de son âme et de son passé était revenu à la surface dans les derniers soulèvements du cœur. Moi, je ne voudrais pas… Mon cœur a tant souffert pour Marie… et s’est tant efforcé de ne lui donner jamais l’impression de ce que j’ai souffert à cause d’elle… Je ne voudrais pas l’avoir frappée, maintenant qu’elle est bonne, alors que par amour fraternel d’abord, par amour pour Toi ensuite, je ne l’ai jamais frappée au temps infâme où elle était un opprobre. Que t’a-t-elle dit de moi, Maître?”

“Sa douleur d’avoir eu trop peu de temps pour te donner son saint amour de sœur et de condisciple. En te perdant, elle a mesuré toute l’étendue des trésors d’affection qu’elle avait piétinés autrefois… et maintenant elle est heureuse de pouvoir te donner tout l’amour qu’elle veut te donner, pour te dire que pour elle tu es le frère, saint, aimé.”

“Ah! voilà! J’en avais eu l’intuition! Je m’en réjouis, mais je craignais de l’avoir offensée… Depuis hier, je pense, je pense… j’essaie de me souvenir… mais je n’y arrive pas…”

“Mais pourquoi veux-tu te rappeler? Tu as devant toi l’avenir. Le passé est resté dans la tombe, ou plutôt il n’y est même pas resté. Il a brûlé en même temps que les bandelettes funèbres, mais si cela doit te donner la paix, je te dis les dernières paroles que tu as eues pour tes sœurs, pour Marie spécialement. Tu as dit que c’est à cause de Marie que je suis venu ici et que j’y viens, parce que Marie sait aimer plus que tous. C’est vrai. Tu lui as dit qu’elle t’a aimé plus que tous ceux qui t’ont aimé. Cela aussi est vrai, car elle t’a aimé en se renouvelant par amour pour Dieu et pour toi. Tu lui as dit précisément que toute une vie de délices ne t’aurait pas donné la joie dont tu as joui grâce à elle. Et tu les as bénies comme un patriarche bénissait ses enfants les plus aimés. Tu as semblablement béni Marthe que tu appelais: ta paix, et Marie que tu appelais: ta joie. Es-tu en paix, maintenant?”

“Maintenant, oui, Maître. Je suis en paix.”

“Et alors, puisque la paix donne la miséricorde, pardonne aussi aux chefs du peuple qui me persécutent. En effet tu voulais dire que tu peux tout pardonner, mais pas le mal qu’ils me font à Moi.”

“C’est cela, Maître.”

“Non, Lazare. Moi, je leur pardonne. Tu dois leur pardonner si tu veux être semblable à Moi.”

“Oh! Semblable à Toi! Je ne puis, je suis un simple homme!”

550.4 – “L’homme est resté là-dessous. L’homme! Ton esprit… Tu sais ce qui arrive à la mort de l’homme…”

“Non, Seigneur, Je ne me rappelle rien de ce qui m’est arrivé” interrompt vivement Lazare.

Jésus sourit et répond:

“Je ne parlais pas de ton savoir personnel, de ton expérience particulière. Je parlais de ce que tout croyant sait ce qu’il arrive quand il meurt.”