“Des sources ténébreuses. Il y a des créatures déjà adoratrices de Satan, car elles ont le culte de l’orgueil, qui pour s’imposer aux autres se vendent elles-mêmes au Ténébreux, afin de l’avoir pour ami” lui répond Jésus.

“Mais est-ce possible? N’est-ce pas une légende des pays païens que l’homme puisse faire des contrats avec le démon ou des esprits infernaux?” demande Jean stupéfait.

“C’est possible. Pas comme on le raconte dans les légendes païennes, pas avec de l’argent ou des contrats matériels, mais en adhérant au Mal, mais en choisissant, en se donnant soi-même au Mal afin d’avoir une heure de triomphe quelconque. En vérité je vous dis que ceux qui se vendent au Maudit, pour arriver à leur but, sont plus nombreux qu’on ne croit.”

“Et ils réussissent? Ils ont vraiment ce qu’ils demandent?” demande André.

“Pas toujours et pas tout. Mais ils ont quelque chose.”

“Et comment est-ce possible? Le démon est-il assez puissant pour pouvoir simuler Dieu?”

“Tellement… et rien, si l’homme était saint. Mais c’est que bien souvent l’homme est de lui-même un démon. Nous combattons les possessions évidentes, bruyantes, tapageuses. De celles-ci, tout le monde s’en rend compte… Elles sont… peu agréables aux gens de la famille ou de la ville, et se présentent surtout sous des formes matérielles. L’homme est toujours frappé par ce qui est lourd, ce qui choque ses sens. Ce qui est immatériel et perceptible seulement pour l’immatériel: raison et esprit, il ne le remarque pas, et même s’il le remarque, il ne s’en soucie pas, surtout si cela ne lui nuit pas. Ces possessions cachées échappent donc à notre pouvoir d’exorcistes! Et elles sont les plus dommageables, car elles travaillent sur la partie la plus choisie, avec la partie la plus choisie et sur d’autres parties choisies: de raison à raison, d’esprit à esprit. Ce sont comme des miasmes corrupteurs, impalpables qu’on ne remarque pas jusqu’au moment où la fièvre avertit celui qui en est frappé qu’il est atteint.”

529.6 - Tous demandent:

“Et Satan aide? Vraiment? Pourquoi? Et pourquoi Dieu le laisse faire? Et le laissera-t-il toujours faire? Même après que tu régneras?”

“Satan aide pour finir d’asservir. Dieu le laisse faire, car de cette lutte entre le Haut et le Bas, entre le Bien et le Mal, émerge la valeur de la créature. La valeur et la volonté. Il le laissera toujours faire, même après que je me serai élevé. Mais alors Satan aura contre lui un ennemi bien grand et l’homme aura une amie bien puissante.”

“Qui? Qui?”

“La Grâce.”

“Oh! bien! Alors pour ceux de notre temps, sans la grâce, il sera plus facile d’être asservis, mais la chute sera aussi moins grave” dit l’Iscariote, toujours en bêchant.

“Non, Judas, le jugement sera le même.”

“C’est une chose injuste alors, car si nous sommes moins aidés, par conséquent nous devrions être moins condamnés.”

“Tu n’as pas tous les torts” dit Thomas.

“Au contraire il a tort, Thomas. Car nous d’Israël, nous avons déjà tant de foi, d’espérance, de charité, et tant de lumières de Sagesse que nous ne pouvons avoir l’excuse de l’ignorance.

Vous, ensuite, vous qui avez déjà la Grâce pour votre Maîtresse depuis presque trois années, vous serez déjà jugés comme ceux du temps nouveau” dit Jésus en appuyant beaucoup sur les mots et en regardant Judas qui a levé la tête et qui, tout pensif, fixe le vide.

Puis Judas de Kérioth hoche la tête, comme s’il concluait son raisonnement intérieur, et en enfonçant de nouveau sa pioche dans le sol, il demande:

“Et celui qui se donne ainsi au démon, que devient-il?”

“Un démon.”

“Un démon! De cette façon si moi, par exemple, pour affirmer que ton contact donne un pouvoir surnaturel, je faisais des choses… que tu critiques, je serais un démon?…”

“Tu l’as dit.”

“J’espère bien que tu ne les fais pas pourtant” dit André presque épouvanté. “Moi? Ah! Ah!

529.7 - Je plante les arbustes pour notre vieillard” et il court vers l’autre côté du jardin et revient avec cinq plantes que la terre qui enveloppe les racines rend sûrement pesantes Curieusement, Judas avait déjà eu le réflexe de planter lorsqu'il avait été hébergé à Nazareth, chez la Vierge Marie, et qu'il commettait sa première trahison. (EMV 264.2). .

“Mais es-tu venu de Bétéron avec cette charge sur les épaules?” demande Pierre.

“D’au-delà de Gabaon, devrais-tu dire! C’est là que se trouvent en partie les vergers de Daniel. Quelle terre magnifique. Regardez!…”

Et il effrite entre ses doigts la terre qui enveloppe les racines, puis il détache le lacet qui tient les cinq tigelles déjà grosses comme le bras. Deux seulement ont à leur extrémité un peu de feuillage, et c’est un feuillage d’olivier.

“Voilà, celui-ci pour Jésus, et l’autre pour Marie, qui sont la paix du monde. Je les plante les premiers car je suis un homme de paix. Ici… et là”

Et il les place aux deux extrémités de la petite bande de terre.

“Et ici un pommier, jeune et bon comme celui de l’Eden, pour te rappeler, ô Jean, que toi aussi tu viens d’Adam et que tu ne dois pas t’étonner si… je puis être pécheur. Attention, toi, au Serpent… Et ici… Non, ici, ce n’est pas bien. Là, sur le devant, près du mur, ce jeune figuier. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas un figuier dans le jardin, quand ici ils poussent comme du chiendent?

Et au trou du milieu, nous allons mettre ce jeune amandier. Il apprendra du centenaire la puissance de la production. Voilà qui est fait! Ton petit jardin sera beau à l’avenir… et en le regardant tu te souviendras de moi.” “Je me souviendrais quand même de toi, car tu as été ici avec le Maître.

529.8 - Tout me parlera de ce temps. Et en regardant les choses, je dirai: “Comme un fils, Lui a voulu remettre en ordre ma maison!” Pourtant… si je pouvais avoir une volonté différente de celle qui peut-être est déjà inscrite au Ciel, je voudrais ne pas avoir à me rappeler ce temps si beau pour moi, plus beau que quand ces arbres, maintenant vieux, étaient jeunes et que moi j’étais jeune et aussi mon épouse, et qu’ici ma petite fille jouait… et que j’avais plaisir à soigner le pommier et le grenadier, le figuier et la vigne, car avides étaient les menottes de ma fille et il était beau de voir mon épouse assise à l’ombre verte des arbres pour tisser ou pour filer… Depuis… ma fille est partie… et si oublieuse!… Malade et puis morte mon épouse… Pour qui et pourquoi soigner ce qui autrefois était beau? Et tout est mort, sauf les deux vieux qui se souviennent de mon enfance. Je voudrais mourir avant d’avoir à me souvenir et alors qu’ici il y a une femme juste comme l’était Lia. Je te remercie pour les plantes, pour le travail, pour tout. Je vous remercie tous. Mais je prie mon Seigneur d’arracher ma vieille plante de cette terre avant que se couche cette heure de paix pour le vieux Jean…”

Jésus s’approche de lui et lui met la main sur l’épaule, doux et austère à la fois:

“Tu as su faire tant de choses dans ta longue vie. Il t’en manque encore une: celle d’accepter de Dieu l’heure de la mort sans demander qu’elle soit avancée ou retardée d’une minute. Tu t’es résigné à tant de choses. C’est pour cela que Dieu t’aime. Sache te résigner à la plus difficile: à vivre quand on désirerait seulement mourir. Et maintenant rentrons. Le soleil descend derrière les montagnes et le froid croît vite. Le sabbat commence. Après, nous finirons les travaux…”

Et ramassant la scie, la pioche et le marteau, il rentre dans la maison pendant que les autres fagotent les branches coupées, arrosent les arbustes plantés et posent sur ses gonds la porte remise à neuf.