“Beaucoup, pas toutes. Je pense que son Père Lui en tient quelques-unes cachées par pitié” dit le Zélote.
Les onze se divisent en deux groupes: ceux qui acceptent une version et ceux qui sont pour l’autre, et chacun apporte ses raisons pour soutenir la sienne.
Jean s’écrie:
“Oh! moi, je ne veux écouter ni l’un ni l’autre, ni non plus moi-même! Nous sommes tous de pauvres hommes, et nous ne pouvons voir juste. Je vais trouver Jésus et Lui demander.”
“Non. Il pourrait penser à autre chose et avec cette question penser à Judas et souffrir davantage” dit André.
“Mais non. Certes je ne Lui dirai pas que nous parlions de Judas. Je lui parlerai ainsi… sans allusion.”
“Va, va! dit Pierre en poussant Jean. Cela servira à le distraire. Vous ne voyez pas comme il est affligé?”
“J’y vais. Qui vient avec moi?”
“Va, va seul. Avec toi, il parle sans retenue. Et ensuite tu nous diras…”
527.5 - Jean y va.
“Maître!”
“Jean! Que veux-tu?”
Et Jésus, avec un sourire lumineux sur le visage, entoure de son bras son préféré, en le tenant près de Lui tout en marchant.
“Nous parlions entre nous et nous avions des doutes sur une chose. Celle-ci: connais-tu tout l’avenir, ou bien t’est-il caché en partie? Les uns disaient une chose, les autres une autre.”
“Et toi, que disais-tu?”
“Je disais qu’il valait bien mieux te le demander.”
“Et ainsi tu es venu. Tu as bien fait. Cela au moins nous sert, à toi et à Moi, à jouir d’un moment d’amour… C’est si rare, désormais, de pouvoir avoir un peu de paix!…”
“C’est vrai! Comme ils étaient beaux les premiers temps!…”
“Oui. Pour l’homme que nous sommes, oui, ils étaient plus beaux. Mais pour l’esprit qui est en nous, ceux-ci sont meilleurs, parce que maintenant la Parole de Dieu est plus connue et parce que nous souffrons davantage. Plus on souffre, et plus on rachète, Jean… Aussi, tout en se souvenant des temps sereins, nous devons aimer davantage ceux qui nous donnent de la douleur, et qui avec la douleur nous donnent des âmes. *
527.6 - Mais je réponds à ta question. Écoute. Je n’ignore pas, comme Dieu, et je n’ignore pas, comme homme. Je connais les événements à venir car je suis avec le Père depuis avant le temps et je vois au-delà du temps. Comme homme, exempt des imperfections et des limites inhérentes à la Faute et aux fautes, j’ai le don de l’introspection des cœurs. Ce don n’est pas limité au Christ. Mais il appartient à des degrés divers à tous ceux qui, ayant atteint la sainteté, sont tellement unis à Dieu, qu’ils peuvent se dire qu’ils n’opèrent pas par eux-mêmes, mais avec la Perfection qui est en eux. Je puis donc te répondre que je n’ignore pas comme Dieu les siècles à venir, et que comme homme juste je n’ignore pas l’état des cœurs.”
Jean réfléchit et se tait.
Jésus le laisse un moment, puis il dit:
“Par exemple, je vois en toi cette pensée: “Mais alors mon Maître connaît exactement l’état de Judas de Kérioth!”
“Oh! Maître!”
“Oui, je le connais. Je le connais et je continue d’être son Maître, et je voudrais que vous continuiez d’être ses frères.”
“Maître saint!… Mais vraiment tu connais toujours tout? Nous disons parfois que cela n’est pas, car tu vas dans des endroits où tu trouves des ennemis. Avant d’y aller, tu sais que tu vas les y trouver, et tu y vas pour les combattre par ton amour, pour les soumettre à l’amour, ou bien… tu ne le sais pas et tu ne vois les ennemis que quand tu les as en face et tu lis leurs cœurs? Une fois tu m’as dit — tu étais si triste aussi alors, et toujours pour la même raison — que tu étais comme quelqu’un qui ne voit pas…”
“J’ai éprouvé aussi ce martyre de l’homme: de devoir avancer sans voir, en me confiant totalement à la Providence.
527.7 - Je dois connaître tout de l’homme, sauf la faute consommée. Et cela non par l’effet d’une barrière mise par mon Père à la chair, au monde et au démon, mais par ma volonté d’homme. Je suis comme vous. Mais je sais vouloir plus que vous. Aussi je subis les tentations, mais je ne cède pas aux tentations et c’est en cela que réside, comme pour vous, mon mérite.”
“Des tentations, Toi!… Cela me paraît presque impossible…”
“Parce que tu en souffres peu. Tu es pur, et tu penses que Moi l’étant plus que toi, je ne dois pas connaître la tentation. De fait la tentation charnelle est si faible pour ma chasteté, qu’elle n’est jamais sensible au moi. C’est comme si un pétale frappait un bloc de granit sans fissures. Il s’en va plus loin… Le démon lui-même s’est lassé d’envoyer contre Moi ce dard. Mais, ô Jean, tu ne sais pas combien d’autres tentations m’entourent?”
“Toi? Tu n’es pas avide de richesses ni d’honneurs… Quoi donc?…”
“Et tu ne penses pas que j’ai une vie, des affections, et des devoirs aussi, envers ma Mère, et que ces choses m’incitent à fuir le danger? Lui, le Serpent, appelle cela “danger”, mais son vrai nom c’est “Sacrifice”. Et tu ne penses pas que Moi aussi j’ai des sentiments? Le moi moral n’est pas absent en Moi, et il souffre des offenses, des mépris, des duplicités. Oh! mon Jean! Tu ne te demandes pas quel dégoût j’éprouve pour le mensonge et le menteur? Sais-tu combien de fois le démon me porte à réagir à ces choses qui me donnent de la douleur, pour me faire sortir de la mansuétude, pour me rendre dur, intransigeant? Et enfin, tu ne penses pas combien de fois souffle son souffle brûlant d’orgueil qui dit: “Glorifie-toi de ceci ou de cela. Tu es grand. Le monde t’admire. Les éléments te sont soumis!” La tentation de se complaire d’être saint! La plus subtile! Combien perdent la sainteté déjà acquise a cause de cet orgueil! Comment Satan a-t-il corrompu Adam? En tentant les sens, la pensée, l’esprit. Et ne suis-je pas l’Homme qui doit recréer l’homme? C’est de Moi que viendra la nouvelle Humanité, Et voilà que Satan cherche les mêmes chemins pour détruire, et pour toujours, la race des fils de Dieu.
527.8 - Maintenant va trouver tes compagnons et répète-leur mes paroles. Et ne te demande pas si je sais ou si je ne sais pas ce que fait Judas. Pense que je t’aime. Cette pensée ne suffit-elle pas pour occuper un cœur?”
Il lui donne un baiser et le congédie.
Et resté seul de nouveau, il lève les yeux vers le ciel que l’on voit à travers le feuillage des oliviers et il gémit:
“Mon Père! Fais qu’au moins jusqu’à la dernière heure je puisse tenir caché le Crime, pour empêcher que mes bien-aimés se souillent de sang. Aie pitié d’eux, mon Père! Ils sont trop faibles pour ne pas réagir à l’offense! Qu’ils n’aient pas la haine au cœur à l’heure de la Charité parfaite!”
Et il essuie les larmes que Dieu seul voit…