“Et autre chose? Ne penses-tu pas que lui, dès maintenant, sert déjà deux maîtres?”
“C’est certain.”
“Et tu ne crains pas qu’il puisse servir les plus nombreux, de façon à nuire totalement au Maître?”
“Non. Je ne l’aime pas, mais je ne puis penser qu’il… Du moins pour le moment, non. Certainement pourtant je le craindrai s’il arrive un jour que la faveur de la foule abandonne le Maître. Alors que si une acclamation populaire le consacrait notre roi et notre chef, je suis certain que Judas abandonnerait tout le monde pour Lui. C’est un profiteur… Que Dieu le retienne, et protège Jésus et nous tous!…”
520.4 - Les deux s’aperçoivent qu’ils ont beaucoup ralenti leur marche et qu’ils sont à une grande distance de leurs compagnons, et sans plus parler, ils se mettent à marcher rapidement pour les rejoindre.
“Maïs que faisiez-vous? demande Matthieu. Le Maître vous demandait…”
Thomas et le Thaddée se hâtent d’aller trouver Jésus.
“De quoi parliez-vous?” demande Jésus en fixant leurs visages.
Les deux se regardent. Parler? Ne pas parler? La sincérité l’emporte.
“De Judas” disent-ils ensemble.
“Je le savais, mais j’ai voulu mettre votre sincérité à l’épreuve. Vous m’auriez affligé si vous m’aviez menti… Mais n’en parlez plus et surtout de cette manière. Il y a tant de bonnes choses dont on peut parler.
Pourquoi s’abaisser toujours à considérer ce qui est très, trop matériel? Isaïe dit: “Laissez l’homme qui a l’esprit dans les narines” Isaïe 2,22. Il est intéressant de comparer les différentes versions : Celle de Jésus ici :"Laissez l'homme qui a l'esprit dans les narines", celle retenue dans la Bible contemporaine : "Cessez de vous appuyer sur l'être humain : sa vie tient à un souffle" et celle de la Vulgate : "Laissez-donc l'homme dont le souffle (l'esprit) est dans ses narines (quiescite ergo ab homine cuius spiritus in naribus)" . Moi je vous dis: cessez d’analyser cet homme et occupez-vous de son esprit. L’animal qui est en lui, son monstre, ne doit pas attirer vos regards ni vos jugements, mais ayez de l’amour, un amour douloureux et actif pour son esprit. Délivrez-le du monstre qui le tient. Vous ne savez pas,”…
Il se retourne pour appeler les sept autres:
“Venez tous ici, car à tous est utile ce que je dis parce que vous avez tous les mêmes pensées dans le cœur… Vous ne savez pas que vous apprenez davantage à travers Judas de Kérioth qu’à travers toute autre personne? Vous trouverez beaucoup de Judas et très peu de Jésus dans votre ministère apostolique. Les Jésus seront bons, doux, purs, fidèles, obéissants, prudents, sans avidité. Il y en aura bien peu… Mais combien, combien de Judas de Kérioth vous trouverez, vous et ceux qui vous suivront et vos successeurs, sur les chemins du monde! Et pour être maître et savoir, vous devez suivre cette école… Lui, avec ses défauts, vous montre l’homme tel qu’il est. Moi, je vous montre l’homme tel qu’il devrait être. Deux exemples également nécessaires. Vous, en connaissant bien l’un et l’autre, vous devez chercher à changer le premier dans le second… Et que ma patience soit votre règle.”
520.5 - “Seigneur, j’ai été un grand pécheur, et je serai certainement un exemple, moi aussi. Mais je voudrais que Judas, qui n’est pas un pécheur comme je l’ai été, devienne le converti que je suis. Est-ce de l’orgueil de le dire?”
“Non, Matthieu, ce n’est pas de l’orgueil. Tu rends honneur à deux vérités en le disant. La première c’est qu’elle est véridique la sentence qui dit: “La bonne volonté de l’homme opère des miracles divins”. La seconde c’est que Dieu t’a aimé infiniment, dès le temps où tu n’y pensais pas, et Il agissait ainsi parce que ne Lui était pas inconnue ta capacité d’héroïsme. Tu es le fruit de deux forces: ta volonté et l’amour de Dieu. Et je mets en premier lieu ta volonté, car sans elle, vain aurait été l’amour de Dieu. Vain, inerte…”
“Mais Dieu ne pourrait-il pas nous convertir sans notre volonté?” demande Jacques d’Alphée.
“Certainement. Mais ensuite la volonté de l’homme serait toujours requise pour persister dans la conversion obtenue miraculeusement.”
“Alors, en Judas, cette volonté n’a pas existé et n’existe pas ni avant de te connaître, ni maintenant…” dit avec impétuosité Philippe. Certains rient, d’autres soupirent.
Jésus est le seul qui défende l’apôtre absent:
“Ne le dites pas! Il l’a eue et il l’a, mais la mauvaise loi de la chair la domine par intervalles. C’est un malade… Un pauvre frère malade. Dans toute famille, il y a le faible, le malade, celui qui est la peine, l’angoisse, la charge de la famille. Et pourtant n’est-il pas le plus aimé de sa mère, l’enfant frêle? N’est-il pas le plus choyé de ses frères le petit frère malheureux? N’est-il pas celui auquel son père donne la meilleure bouchée en l’enlevant pour lui du plat, pour lui donner une joie, pour ne pas lui faire comprendre qu’il est un poids, et ne pas lui rendre pesante de cette façon son infirmité?”
“C’est vrai, tout à fait vrai. Ma sœur jumelle Didyme, le surnom de Thomas, veut dire jumeau. Cf. Jean 11,16. était frêle en étant enfant. Toute la force c’était moi qui l’avais prise. Mais l’amour de toute la famille l’a tellement soutenue, que maintenant c’est une épouse et une mère florissante” dit Thomas.
“Voilà. Vous, avec votre frère spirituel débile, faites ce que vous feriez avec un frère à la santé débile. Je n’aurai pas une parole de reproche. Vous n’êtes pas plus que Moi. Votre patient amour est le reproche le plus fort et auquel on peut ne pas réagir. À Tecua, je laisserai Matthieu et Philippe pour attendre Judas… Que le premier se souvienne qu’il a été pécheur, et le second qu’il est père…”
“Oui, Maître, nous nous en souviendrons.”
“À Jéricho, s’il n’est pas encore avec nous, je laisserai André et Jean, et qu’eux se souviennent que tous n’ont pas reçu dans la même mesure les dons gratuits de Dieu…