519.6 - Allons-y…”

Et il se dirige le premier vers la maison en faisant signe à ses apôtres de ne pas le suivre.

Marie court en avant, ouvre une porte, traverse en courant un couloir, en ouvre une autre qui donne sur une petite cour intérieure, y fait quelques pas et entre dans une pièce à demi-obscure encombrée de bassins, de petits vases, d’amphores, de bandes… Une odeur mélangée d’arômes et de décomposition pénètre dans les narines. Il y a une porte en face de la première, et Marie l’ouvre en criant d’une voix qui veut être lumineuse de joie:

“Voici le Maître. Il vient te dire que j’ai raison, mon frère. Allons, souris, car il entre Celui qui est notre amour et notre paix!”

Et elle se penche sur son frère, le redresse sur ses oreillers, le baise, sans souci de l’odeur qui, malgré tous les palliatifs, se dégage du corps couvert de plaies, et elle est encore penché pour l’arranger que déjà la douce salutation de Jésus résonne dans la pièce et celle-ci, envahie par une pâle lumière, semble devenir lumineuse du fait de la divine présence.

“Maître, tu n’as pas peur… Je suis…”

“Malade! Rien de plus. Lazare, les règles ont été données, et très étendues et très sévères, par une mesure compréhensible de prudence. Il vaut mieux exagérer en fait de prudence qu’être imprudent en certains cas comme ceux des maladies contagieuses. Mais tu n’es pas contagieux, mon pauvre ami, tu n’es pas immonde, si bien que je ne pense pas manquer à la prudence envers les frères si je t’embrasse ainsi”

Et il l’embrasse en prenant le corps émacié dans ses bras.

“Tu es vraiment la Paix, Toi! Mais tu n’as pas encore vu. Voilà Marie qui découvre l’horreur. Je suis déjà un mort, Seigneur. Je ne sais pas comment les sœurs peuvent résister…”

Je ne saurais pas moi non plus y résister, tant sont effrayantes et répugnantes les plaies qui se sont formées le long des varices des jambes. Les mains splendides de Marie travaillent avec légèreté sur elles alors qu’elle répond de sa voix merveilleuse:

“Tes maux sont des roses pour tes sœurs, des roses épineuses seulement parce que tu souffres. Voici, Maître. Tu vois? La lèpre n’est pas ainsi!”

“Elle n’est pas ainsi. C’est un grand mal et qui te consume, mais il n’y a pas de danger. Crois ton Maître! Recouvre-le, Marie, j’ai vu.”

“Et… tu ne touches donc pas?” dit en soupirant Marthe, tenace dans son espérance.

“Il ne faut pas. Non pas par dégoût, mais pour ne pas irriter les plaies.”

Marthe se penche, sans insister davantage, sur un bassin où il y a du vin ou du vinaigre aromatisé, et elle y plonge des linges qu’elle passe à sa sœur. Des larmes muettes tombent dans le liquide rougeâtre…

Marie enveloppe les pauvres jambes et étend de nouveau les couvertures sur les pieds déjà inertes et jaunâtres comme ceux d’un mort.

519.7 - “Tu es seul?”

“Non, avec tous, excepté Judas de Kérioth qui est resté à Jérusalem, et viendra… Et même, si je suis déjà loin, vous l’enverrez à Bethabara. J’y serai, et qu’il m’y attende.”

“Tu pars bientôt…

“Et je reviendrai bientôt. D’ici peu, c’est la Dédicace. Je serai chez toi en ces jours.”

“Je ne pourrai t’honorer pour les Encénies…”

“Je serai à Bethléem, ce jour-là. J’ai besoin de revoir mon berceau…”

“Tu es triste… Je le sais… Oh! ne rien pouvoir!”

“Je ne suis pas triste. Je suis le Rédempteur… Mais tu es fatigué. Ne lutte pas contre le sommeil, mon ami.”

“C’était pour te faire honneur…”

“Dors, dors. Nous nous reverrons ensuite…”

Et Jésus se retire sans bruit.

“Tu as vu, Maître?” demande Marthe, une fois qu’ils sont sortis, dans la cour.

“J’ai vu, mes pauvres disciples… Je pleure avec vous… Mais en vérité je vous confie que mon cœur a beaucoup plus de plaies que votre frère. Mon cœur est rongé par la douleur…”

Et il les regarde avec une si vive tristesse que les deux oublient leur douleur pour la sienne, et ne pouvant l’embrasser puisqu’elles sont des femmes, elle se bornent à baiser ses mains et son vêtement et à vouloir le servir comme des sœurs affectueuses.

Et elles le servent dans une petite salle en l’entourant d’affection.

Les fortes voix des apôtres se font entendre au-delà de la cour… Toutes, sauf la voix du disciple mauvais. Et Jésus écoute et il soupire… Il soupire en attendant patiemment le fugitif.