502 – Nouveau découragement de Pierre et leçon sur les possessions, aussi bien divines que diaboliques
25 septembre 1946 / 3 octobre 1944
Le mercredi 25 septembre 1946.
502.1 – Le gué de Bethabara vient d’être franchi. Au-delà du fleuve bleu et suffisamment gonflé car il est nourri par des affluents remplis par les pluies de l’automne, on voit l’autre rive, l’orientale, avec une foule de personnes qui gesticulent. Sur la rive occidentale, au contraire, là où se trouve Jésus avec les siens, il n’y a qu’un berger, avec son troupeau qui broute l’herbe verte de la rive.
Pierre s’affale sur un reste de muret qui se trouve là, sans même essuyer ses jambes toutes mouillées à la traversée du gué. C’est qu’à cette saison, on se sert des barques, c’est vrai, mais pour ne pas les échouer sur les bas fonds, on s’en sert dans la partie la plus profonde en s’arrêtant pour déposer les voyageurs là où la quille érafle déjà les herbes submergées. Ainsi, en débarquant, il faut faire quelques pas dans l’eau.
“Qu’as-tu? Tu te sens mal?” lui demande-t-on.
“Non, mais je n’en puis plus. Sur le Nébo Voir l'épisode précédent EMV 501.4/8. , cette violence, et avant à Hesbon Voir EMV 499.1. , et avant à Jérusalem Voir EMV 486.8/9. , et avant à Capharnaüm En août, il y a deux mois, EMV 447. , et après le Nébo à Calliroé L'épisode n'est pas rapporté. Voir les circonstances dans la suite du récit. , et maintenant à Bethabara Voir la suite du récit. … Oh!…”
Il se prend la tête dans les mains et il pleure…
“Pas d’accablement, Simon. Ne me rends pas pauvre aussi de ton, de votre courage!” lui dit Jésus en s’approchant de lui et en posant sa main sur le lourd vêtement gris qui couvre l’apôtre.
“Je ne peux, je ne peux pas voir! Je ne peux pas te voir ainsi maltraité! Si tu me laissais réagir… peut-être je pourrais. Mais ainsi… devoir me contenir… et assister à leurs insultes, à tes souffrances, comme un enfant impuissant… oh! cela me brise tout l’intérieur, et je deviens une loque… Mais regardez s’il est possible de le voir ainsi! On dirait un malade, quelqu’un qui meurt de fièvres… On dirait un coupable poursuivi, qui ne trouve pas où s’arrêter pour manger une bouchée de pain, pour boire une gorgée, pour chercher une pierre où poser sa tête! Cette hyène du Nébo! Ces serpents de Calliroé! Ce forcené qui est encore là! (et il indique l’autre rive). Est moins démon celui de Calliroé, bien qu’il soit seulement le second dont tu dis qu’il est dominé par Belzébuth!
502.2 – Moi, j’ai peur des possédés, je pense que si Satan les a pris ainsi, ils doivent avoir été très mauvais.
Mais… l’homme peut tomber sans avoir la volonté absolue de le faire. Au contraire, ceux qui sans être possédés agissent comme ils le font, avec toute leur liberté de raisonnement!… Oh! tu ne les vaincras jamais, puisque tu ne veux pas les châtier! Et eux… ils te vaincront…”
Et les larmes de l’apôtre fidèle, qui s’étaient un peu taries sous le feu de l’indignation, reprennent fortement…
“Mon Pierre, et tu crois qu’ils ne sont pas possédés? Tu crois que pour l’être, il faut être comme celui de Calliroé et d’autres que nous avons rencontrés? Tu crois que la possession se manifeste seulement par des cris désordonnés, les bonds, les accès de fureur, la manie de vivre dans des tanières, le mutisme, la paralysie des membres, l’engourdissement de la raison, de sorte que le possédé parle et agit inconsciemment? Non. Il y a aussi des obsessions, ou plutôt des possessions, plus subtiles et plus puissantes, les plus dangereuses car elles ne gênent pas et n’affaiblissent pas la raison pour l’empêcher de faire des choses bonnes, mais la développent au contraire: l’augmentent pour qu’elle soit puissante au service de celui qui la possède.
Dieu, quand Il possède une intelligence et s’en sert pour qu’elle le serve, y transfuse, dans les heures où elle est au service de Dieu, une intelligence surnaturelle qui augmente de beaucoup l’intelligence naturelle du sujet. Croyez-vous par exemple qu’Isaïe, Ezéchiel, Daniel et les autres prophètes, s’ils avaient dû lire et expliquer ces prophéties comme écrites par d’autres, n’auraient pas trouvé les obscurités indéchiffrables qu’y trouvent les contemporains? Et pourtant, Moi je vous le dis, pendant qu’ils les recevaient, eux les comprenaient parfaitement. Regarde, Simon. Prenons cette fleur née ici à tes pieds, que vois-tu dans l’ombre qui entoure le calice? Rien. Tu vois un calice profond et une petite bouche et rien de plus. Maintenant, regarde-la pendant que je la cueille et que je la porte ici, sous ce rayon de soleil. Que vois-tu?”
“Je vois des pistils, je vois du pollen, et une petite couronne de duvets qui paraissent des cils autour des pistils et une petite bande toute ciliée qui orne le pétale large et les deux plus petits… et je vois une gouttelette de rosée au fond du calice… et… oh! voilà! Un moucheron est descendu à l’intérieur pour boire, et il s’est englué dans le duvet cilié et il ne se dégage plus… Mais alors! Fais mieux voir. Oh! Le duvet est comme emmiellé, il colle…
J’ai compris! Dieu lui l’a fait ainsi ou pour que la plante se nourrisse, ou pour que se nourrissent les oiseaux en venant becqueter les moucherons, ou pour que l’air en soit débarrassé… Quelle merveille!”
“Sans la puissante lumière du soleil, tu n’aurais rien vu pourtant.”
“Hé! non!”
“Il en est de même dans la possession divine. La créature qui, d’elle-même applique uniquement sa bonne volonté à aimer totalement son Dieu, l’abandon à ses volontés, la pratique des vertus et la maîtrise de ses passions, se trouve absorbée en Dieu et dans la Lumière qui est Dieu, dans la Sagesse qui est Dieu, voit et comprend tout. Ensuite, quand a cessé l’action absolue, succède dans la créature l’état où ce qui a été reçu se transforme en règle de vie et de sanctification, mais redevient obscur, ou plutôt crépusculaire, ce qui d’abord semblait si clair. Le démon, qui singe continuellement Dieu, produit un effet analogue chez les possédés de l’esprit, bien que limité car Dieu seul est infini, chez ceux qu’il possède qui spontanément se sont donnés à lui pour triompher, et il leur communique une intelligence supérieure, mais uniquement tournée vers le mal, pour nuire, pour offenser Dieu et l’homme. Ainsi l’action satanique, quand elle trouve dans l’âme des complicités, est continuelle, amenant par conséquent par degrés à la science totale du Mal. Ce sont les pires possessions. Rien n’en apparaît à l’extérieur, et conséquemment on ne fuit pas ces possédés. Mais elles existent. Comme je l’ai dit plusieurs fois, le Fils de l’homme sera frappé par des possédés de cette sorte.”
“Mais Dieu ne pourrait-il pas frapper l’Enfer?” demande Philippe.
“Il le pourrait. Il est le plus fort.”
“Et pourquoi ne le fait-Il pas pour te défendre?”
“Les raisons de Dieu seront connues au Ciel. Allons, et sortez de votre accablement.”
502.3 – Le berger, qui a écouté sans en avoir l’air, demande: