“C’est inutile, Maître.”

“Dis-le!”

“Je dirais: “Donne-le à qui, mieux que moi, le fera grandir en juste”. Rien de plus! C’est-à-dire… et cela, je te le dis en pleurant, pour lui, pour moi, pour mon frère, et aussi pour Jean et Jacques… et aussi pour les autres, mais nous… nous sommes tes premiers…”

Et Pierre glisse à genoux pour s’appuyer aux genoux de Jésus, les mains levées, les paumes vers le haut, suppliant, avec des larmes qui coulent sur ses joues et se perdent dans sa barbe…

”…Je le dis pour nous: fais-nous mourir, emmène-nous avant que nous… Oh! moi, j’y ai pensé, j’y pense toujours, depuis des mois, et tu vois si c’est une pensée qui me ronge et me vieillit, si c’est une crainte continuelle qui m’empêche même de dormir, je pense que s’il en est vraiment comme tu le dis, je pourrais être, moi aussi le traître, ou André, ou Jean, ou Jacques, ou Marziam… Et si on n’arrive pas à cela, être un de ceux dont tu parlais aussi, il y a trois soirs chez Ananias, un de ceux qui arrivent à vouloir que ton Sang soit enlevé, un, un aussi de ceux qui par lâcheté ne savent pas s’y opposer et qui par peur du mal donnent leur consentement au mal… Moi… si je devais seulement consentir par absence de réaction, par peur… Maître! oh! Mon Maître, je me tuerais pour me punir ou bien… je les tuerais, si je les rencontrais, tes assassins. Moi… si tu ne le veux pas, fais-moi mourir avant, tout de suite, ici… La vie n’est rien, mais manquer à l’amour pour Toi… Être un d’eux… être… voir et ne pas…”

Il est si agité que même les mots lui manquent. Il se penche, le visage sur les genoux de Jésus, pleurant du pleur âpre d’un homme rude, âgé, peu habitué aux larmes et bouleversé par trop de sentiments.

497.4 – Jésus lui met les mains sur la tête, comme pour calmer cette douleur et dissiper les pensées perturbatrices, et il lui parle:

“Mon ami, et crois-tu que même s’il devait arriver que… tu ne sois pas parfait à cette heure-là, que le Seigneur qui est juste ne pèserait pas ton erreur avec le poids de ton amour et de ta volonté présentes? Et crains-tu que l’or de cet amour et de cette volonté ait moins de poids que ton imperfection momentanée et qu’il ne suffirait pas à obtenir l’indulgence de Dieu, et avec l’indulgence tous les secours pour redevenir toi-même, mon Simon bien-aimé?”

“Fais-moi mourir! Sauve-moi! J’ai peur!”

“Tu es ma Pierre, Simon. Puis-je, Moi, effriter la Pierre sur laquelle je dois fonder celle qui doit me perpétuer sur la Terre?”

“J’en suis indigne. Je le sens. Je suis un pauvre homme, ignorant, pécheur. Toutes les tendances mauvaises sont en moi. Je ne suis pas digne, je ne suis pas digne! Je deviendrai pervers, homicide, tout ce qu’il y a de pire… Fais-moi mourir. Comprends que si je devais découvrir celui qui te hait…”

“C’est tout un monde qui me hait, Simon. Il faut pardonner…”

“Je parle du principal coupable. Il doit y en avoir un qui est le principal, et…”

“Il y aura de nombreux un, et tous auront leur fonction principale…”

“Quelle fonction? Celle de… Oh! ne me le fais pas dire! Mais moi…”

“Mais tu dois pardonner, comme Moi et avec Moi. Pourquoi te troubles-tu ainsi, Simon, en pensant à ce que tu pourrais faire pour punir? Laisse ce soin au Seigneur. Toi, aime et pardonne, compatis et pardonne. Eux, tous ceux qui seront coupables envers ton Jésus, ont tant besoin d’être aidés pour avoir le pardon!”

“Il n’y a pas de pardon pour eux.”

“Oh! Comme tu es sévère avec tes frères, Simon! Bien sûr qu’il y a le pardon pour eux aussi, s’ils se repentent. Malheur si tous ceux qui m’offensent ne pouvaient pas être pardonnés!

497.5 – Allons, lève-toi, Simon. Certainement la peine de tes compagnons a augmenté en voyant que Moi aussi je ne suis plus au bercail. Mais, quitte à les faire souffrir quelque temps encore avant d’aller les trouver, prions.

Prions ensemble. Il n’y a rien d’autre à faire pour reconquérir la paix, force spirituelle, amour, compassion… même envers nous-mêmes. La prière met en fuite les fantômes de Satan, nous fait sentir près de Dieu. Et avec Dieu près de soi, on peut tout affronter et supporter avec justice et mérite. Prions ainsi, toi et Moi ensemble, ici sur cette montagne d’où s’étend une si grande partie de notre Patrie, comme à Moïse, du haut du Nébo, se découvrit la vue de la Terre Promise. Nous, plus chanceux que lui, nous apportons à cette terre qui appartiendra au Christ, la Parole et le Salut. Moi pour commencer, et toi ensuite. Regarde! Dans les dernières lueurs du jour, on voit encore les monts de Judée. Mais, au-delà, il y a la plaine, la mer, puis d’autres terres, le monde… Elles, lui, t’attendent, Pierre. Ils t’attendent pour savoir qu’il existe un Dieu vrai, un Dieu qui donnera la vraie lumière aux âmes qui vont à tâtons dans la nuit du gentilisme et de l’idolâtrie. Regarde: sur la Terre, la lumière s’assombrit.

Comment les voyageurs pourraient-ils ne pas perdre la direction par une nuit sans lumière? Mais voilà l’Étoile Polaire. Elle se lève déjà pour guider les voyageurs.

Ma Religion sera l’étoile qui guidera les voyageurs spirituels sur la route du Ciel. Et tu seras uni à elle au point d’être une seule lumière avec Moi et avec ma Doctrine, Ô mon Pierre, Ô ma Pierre bénie. Prions pour cette heure où les hommes se sauveront grâce à mon Nom. “Notre Père, qui es aux Cieux”…”

Il dit lentement le Pater en tenant Pierre par la main, et on dirait qu’il le présente au Père, en élevant ainsi les bras et les mains, avec dans sa main droite la main gauche de l’apôtre.

“Et maintenant descendons, en laissant ici les tristesses inutiles et les soucis inutiles du lendemain. Avec le pain quotidien, le Père nous donnera demain, chaque demain, ses secours. En es-tu convaincu, Simon?”

“Oui, Maître, je le crois” dit avec fermeté Pierre dont le visage n’est plus troublé, mais austère, comme il l’est depuis plusieurs mois et qui le fait apparaître si différent du pêcheur rustre et plaisant qu’il était les deux premières années.

Ils descendent, Jésus devant, Pierre derrière avec son fagot, et presque à la première maison du village ils trouvent les apôtres en émoi.

“Mais où étais-tu allé?” crient-ils à Pierre.

“Nous serions ici depuis longtemps, mais je me suis arrêté pour parler avec lui, en regardant vers Gerasa…” répond pour lui Jésus.

Ils tournent à droite, vers un bercail à moitié démoli. À l’intérieur d’une palissade à moitié écroulée et pour le reste moisie et chancelante il y a un hangar aux murs grossiers, mal couvert, mal clos, par des murailles sur trois côtés, et par des planches sur le quatrième.

À l’intérieur seulement un peu de paille sur le sol et dans un coin un foyer primitif.

Je pense qu’ils n’ont pas été accueillis dans le village et qu’ils se sont réfugiés là…