“Alors, pourquoi ces lamentations et ces plaintes à son sujet? Ne te paraît-il pas d’avoir deux mesures en portant sur la bru un jugement différent de celui que tu porterais sur une fille?”
“C’est que… c’est que… elle m’a pris l’amour de mon fils. Avant, il était tout pour moi, maintenant, il l’aime plus que moi…” L’éternelle véritable raison des préjugés des belles-mères déborde finalement du cœur de la petite vieille en même temps que les larmes de ses yeux.
“Ton fils te fait-il manquer de quelque chose? Te néglige-t-il depuis qu’il est marié?…”
“Non, je ne puis le dire. Mais, en somme, maintenant il appartient à sa femme…” elle gémit et pleure plus fort.
470.4 – Jésus a un sourire apaisé de compassion pour la petite vieille jalouse. Mais, doux comme il l’est toujours, il ne lui fait pas de reproches. Il compatit à la souffrance de la mère et cherche à l’apaiser. Il pose sa main sur l’épaule de la petite vieille, comme pour la guider car les larmes l’aveuglent, peut-être pour lui faire sentir par ce contact tant d’amour qu’elle en soit consolée et guérie.
Il lui dit:
“Mère, n’est-ce pas bien qu’il en soit ainsi? Ton mari l’a fait avec toi, et sa mère l’a, non pas perdu comme tu le dis et tu le penses, mais elle a eu moins son amour parce que ton époux le partageait entre sa mère et toi. Et le père de ton mari, de son côté, a cessé d’appartenir tout entier à sa mère pour aimer la mère de ses enfants. Et ainsi de génération en génération, en remontant le long des siècles jusqu’à Eve: la première mère qui vit ses enfants partager avec leurs épouses l’amour qu’ils avaient d’abord exclusivement pour leurs parents. Mais la Genèse ne dit-elle pas: “Voilà finalement l’os de mes os et la chair de ma chair…
L’homme quittera pour elle son père et sa mère et il s’unira à sa femme et les deux seront une seule chair Genèse 2,23-24. ”? Tu diras: “Ce fut une parole l’homme”. Oui, mais de quel homme? Il était en état d’innocence et de grâce. Il reflétait donc sans ombre la Sagesse qui l’avait créé, et il en connaissait la vérité. Par la Grâce et l’innocence, il possédait aussi les autres dons de Dieu dans une mesure toute pleine. Ses sens étant soumis à la raison, il avait un esprit que n’offusquaient pas les vapeurs de la concupiscence. Grâce à la science proportionnée à son état, il disait des paroles de vérité.
Il était donc prophète, car tu sais que prophète veut dire qui parle au nom d’un autre. Et puisque les vrais prophètes parlent toujours de choses qui se rapportent à l’esprit et à l’avenir, même si en apparence elles se rapportent au présent et à la chair. En effet, c’est dans les péchés de la chair et les faits du temps présent que se trouvent les semences des punitions futures, ou bien les faits de l’avenir ont leur racine dans un événement ancien: par exemple la venue du Sauveur tire son origine de la faute d’Adam, et les punitions d’Israël, prédites par les prophètes, ont leur semence dans la conduite d’Israël. Ainsi Celui qui meut les lèvres des prophètes pour dire des choses de l’esprit ne peut être que l’Esprit éternel qui voit tout dans un éternel présent. Et c’est l’Esprit Éternel qui parle dans les saints, car il ne peut habiter chez les pécheurs.
Adam était saint, c’est-à-dire la justice était pleine en lui, et il avait en lui la présence de toutes les vertus car Dieu avait versé dans sa créature la plénitude de ses dons. A présent, pour arriver à la justice et à la possession des vertus, l’homme doit beaucoup peiner, parce qu’il porte en lui les foyers du mal. Mais en Adam ces foyers n’existaient pas, niais au contraire il avait la Grâce pour le rendre inférieur de peu à son Créateur. C’étaient donc des paroles de grâce que disaient ses lèvres. C’est donc une parole de vérité que celle-ci: “L’homme quittera pour sa femme son père et sa mère, et il s’unira à sa femme, et ils seront une seule chair”. Cela est tellement absolu et vrai, que le très Bon, pour réconforter les pères et mères, mit ensuite dans la Loi le quatrième commandement: “Honore ton père et ta mère”. Ce commandement ne prend pas fin avec le mariage de l’homme, mais dure après le mariage. Auparavant, instinctivement, ceux qui étaient bons honoraient leurs parents même après les avoir quittés pour fonder une nouvelle famille.
Depuis Moïse, c’est une obligation de la Loi. Et cela pour tempérer les douleurs des parents qui trop souvent étaient oubliés par leurs enfants après le mariage. Mais la Loi n’a pas annulé la parole prophétique d’Adam: “L’homme pour sa femme quittera père et mère”. C’était une parole juste et vivante: elle reflétait la pensée de Dieu. Et la pensée de Dieu est immuable parce que parfaite.
470.5 – Toi, mère, tu dois donc accepter, sans égoïsme, l’amour de ton fils pour sa femme, et tu seras sainte toi aussi. Du reste tout sacrifice a sa récompense dès cette Terre. Ne t’est-il pas doux d’embrasser tes petits-enfants, les enfants de ton fils? Et ne sera-t-il pas paisible le soir de ta vie et ton dernier sommeil avec, tout proche, le délicat amour d’une fille pour prendre la place de celles que tu n’as plus dans ta maison?…”
“Comment sais-tu que mes filles, toutes plus âgées que le garçon, sont mariées et loin d’ici?… Es-tu prophète aussi? Tu es un rabbi. Les nœuds de ton vêtement l’indiquent et même si tu ne les avais pas, ta parole le dirait, car tu parles comme un grand docteur. Serais-tu ami de Gamaliel? Il était ici avant-hier. Maintenant, Je ne sais pas… Et il avait beaucoup de rabbis avec lui et beaucoup de ses disciples préférés. Mais Toi tu es peut-être arrivé en retard.”
“Je connais Gamaliel, mais je ne vais pas le trouver. Je n’entre même pas à Giscala…”
“Mais qui es-tu? Un rabbi certainement, et tu parles encore mieux que Gamaliel…”
“Et alors, fais ce que je t’ai dit, et tu auras la paix en toi. Adieu, mère. Moi, je continue. Toi, certainement, tu entres dans la ville.”
“Oui… Mère!… Les autres rabbis ne sont pas si humbles devant une pauvre femme… Certainement Celle qui t’a porté est sainte plus que Judith, si elle t’a donné ce doux cœur pour toute créature.”
“Elle est sainte, en vérité.”
“Dis-moi son nom.”
“Marie.”
“Et le tien?”
“Jésus.”
“Jésus!…”
La petite vieille est stupéfaite. La nouvelle la paralyse et la cloue sur place.
“Adieu, femme. La paix soit avec toi”