Porphyrée lève ses yeux pleins de douceur sur le visage défait, fatigué de Jésus, et elle semble vouloir Lui dire: “Si, tu l’es.” Mais, habituée à se taire, elle ne parle pas.
465.3 – “Écoute, Porphyrée. Tu es une brave femme et une bonne disciple. Je t’ai beaucoup aimée depuis que je te connais et c’est avec une grande joie que je t’ai accueillie comme disciple et que je t’ai confié l’enfant. Je sais que tu es prudente et vertueuse comme il y en a peu. Et je sais que tu sais te taire, vertu très rare chez les femmes. Pour toutes ces raisons, je suis venu te parler en secret et te confier une chose que personne ne connaît, pas même les apôtres, pas même Simon. Je te la confie parce que je dois te dire comment tu dois te comporter à l’avenir avec Marziam… et avec tout le monde… Je suis sûr que tu contenteras ton Maître pour ce que je te demande et que tu seras prudente comme toujours…”
Porphyrée, qui est devenue vraiment rouge en entendant l’éloge de son Seigneur, n’acquiesce que de la tête, trop émue - elle si timide et si habituée à être dominée par des volontés autoritaires qui s’imposent à elle sans savoir si elle est disposée à consentir… - trop émue pour dire par des mots qu’elle consent.
“Porphyrée… je ne reviendrai jamais plus par ici, jamais plus jusqu’à ce que tout soit accompli… Tu sais, n’est-ce pas, ce que je dois accomplir?…”
Porphyrée, à ces mots, a laissé aller ses cheveux qu’elle retenait encore sur la nuque de la main gauche et elle a, plus qu’un cri, un sanglot qu’elle étouffe en portant ses deux mains à son visage, alors qu’elle glisse à genoux en gémissant:
“Je le sais, Seigneur, mon Dieu…”
Et elle pleure d’un pleur silencieux qui ne se manifeste que par les larmes qui dégouttent par terre des doigts appuyés sur le visage.
“Ne pleure pas, Porphyrée. C’est pour cela que je suis venu. Je suis prêt… et ils sont prêts ceux qui, en servant le Mal, serviront le Bien, en vérité, parce qu’ils feront lever l’heure de la Rédemption. Elle pourrait s’accomplir dès maintenant parce que Moi, aussi bien qu’eux, nous sommes préparés… et toute autre heure qui passe, ou tout événement qui surviendra ne seront que… un perfectionnement pour leur crime et… pour mon Sacrifice. Mais même ces heures, nombreuses encore, qui passeront avant cette heure, serviront… Il y a encore quelque chose à accomplir et à dire pour que tout ce qui était à accomplir, en me faisant connaître, soit fait… Mais je ne reviendrai plus ici… Je regarde pour la dernière fois cet endroit… et j’entre pour la dernière fois dans cette maison honnête… Ne pleure pas… Je n’ai pas voulu m’en aller sans te dire adieu et te donner la bénédiction de ton Maître. Je vais emmener Marziam avec Moi. Je vais l’emmener avec Moi maintenant, en allant vers les confins de la Phénicie, et puis quand je descendrai en Judée pour les Tabernacles. Il ne me manquera pas la possibilité de le renvoyer avant le plein hiver. Pauvre enfant! Il va jouir de Moi pendant quelque temps.
465.4 – Et puis… Porphyrée, il n’est pas bien que Marziam soit présent à mon heure. Tu ne le laisseras donc pas partir pour la Pâque…”
“Le précepte, Seigneur…”
“Je l’absous du précepte. Je suis le Maître, Porphyrée, et je suis Dieu, tu le sais. Comme Dieu, je puis l’absoudre à l’avance d’une omission qui n’en est même pas une, puisque je la commande pour un motif de justice.
L’obéissance à mon ordre est déjà par elle-même une absolution à l’omission du précepte, car l’obéissance à Dieu - et c’est aussi un sacrifice pour Marziam - est toujours supérieure à toute autre chose. Et je suis le Maître.
N’est pas un bon Maître celui qui ne sait pas mesurer les possibilités et les réactions de son disciple, et ne sait pas réfléchir aux conséquences qu’un effort supérieur à ce qu’un disciple peut supporter, peut produire en lui. Même en imposant les vertus, il faut être prudent et ne pas demander un maximum que la formation spirituelle et les ressources générales de l’être ne peuvent donner. En exigeant une vertu ou une maîtrise spirituelle trop forte, par rapport au degré des forces spirituelles, morales et même physiques, atteint par une créature, on peut produire une dispersion des forces déjà accumulées et un brisement de l’être dans ses trois degrés: spirituel, moral, physique. Marziam, pauvre enfant, a déjà trop souffert et a trop connu la brutalité de ses semblables, jusqu’à éprouver de la haine pour eux. Il ne pourrait supporter ce que sera ma Passion: une mer d’amour douloureux dans laquelle je laverai les péchés du monde, et une mer de haine satanique qui essaiera de submerger tous ceux que j’ai aimés et d’anéantir tout mon travail de Maître.
En vérité je te dis que même les plus forts ploieront sous la marée de Satan, du moins pour un court laps de temps… Mais je ne veux pas que Marziam ploie et boive cette eau désolante… C’est un innocent… et il m’est cher… J’ai pitié, grande pitié, de celui qui a déjà souffert plus que ses forces ne le lui permettaient… J’ai rappelé dans l’au-delà l’esprit de Jean d’En-Dor…”
“Il est mort Jean? Oh! Marziam avait écrit plusieurs rouleaux pour lui… Une autre souffrance pour l’enfant…”
“Moi, je lui parlerai de la mort de Jean… Je disais que je l’ai enlevé de la vie pour le préserver lui aussi du choc de cette heure. Jean aussi avait trop souffert des hommes. Pourquoi réveiller les sentiments assoupis? Dieu est bon. Il éprouve ses enfants, mais ce n’est pas un expérimentateur imprudent… Oh! si les hommes savaient en faire autant! Combien moins de ruines des cœurs, ou même simplement combien moins de bourrasques dangereuses dans les cœurs!… Mais, pour revenir à Marziam, il ne doit pas venir à la prochaine Pâque. Pour le moment, tu ne lui en parleras pas. Quand ce sera le moment, tu lui parleras ainsi: “Le Maître m’a donné l’ordre de ne pas t’envoyer à Jérusalem, et il te promet une récompense singulière si tu Lui obéis”. Marziam est bon et il obéira…
465.5 – Porphyrée, c’est cela que je veux de toi: ton silence, ta fidélité, ton amour.”
“Tout ce que tu veux, mon Seigneur. Tu honores trop ta pauvre servante… Je ne mérite pas tant… Va en paix, mon Maître et mon Dieu. Je ferai ce que tu veux…” mais la douleur a raison d’elle et elle tombe le visage contre terre - tout d’abord, elle était restée à genoux, reposant sur ses talons, les yeux fixés sur le visage de Jésus - elle tombe à terre, toute couverte du manteau de ses cheveux de jais, et elle éclate en sanglots: “Mais quelle douleur, Maître! Oh! quelle douleur! Qu’est-ce qui finit! Qu’est-ce qui finit pour le monde! Pour nous qui t’aimons! Pour ta servante! Le Seul! Le Seul qui m’a vraiment aimée! qui ne m’a jamais méprisée! qui n’a pas été autoritaire avec moi! qui m’a traitée comme les autres, moi si ignorante, si pauvre, si sotte! Oh! Marziam et moi, car c’est Marziam qui me l’avait dit le premier, puis nous nous étions tranquillisés…
Tout le monde disait que cela ne pouvait être vrai… Tous: Simon, Nathanaël, Philippe… leurs femmes… et eux savent, eux sont sages… et Simon… hé! mon Simon, si tu l’as choisi, il doit valoir quelque chose!… et tous! tous disaient que cela ne peut être… Mais maintenant, c’est Toi qui le dis, c’est Toi qui le dis… et on ne peut douter de ta parole…”
Elle est vraiment désolée, et sa douleur est émouvante.
Jésus se penche assez pour lui mettre une main sur la tête:
“Ne pleure pas ainsi… Marziam va entendre… Je le sais… Personne n’y croit, personne ne veut arriver à croire… et leur sagesse elle-même et leur amour lui-même sont la cause de leur refus de croire… Mais c’est ainsi… Porphyrée, je m’en vais. Avant de te quitter, je te bénis pour maintenant et pour toujours. Pense toujours que je t’ai aimée et que j’ai été content de ton amour pour Moi. Je ne te dis pas: persévère en lui. Je sais que tu le feras car le souvenir de ton Maître sera toujours ta douceur et tu y trouveras ton refuge. Ta douceur et ta paix, même à l’heure de la mort. Pense à ce moment-là que ton Maître est mort pour t’ouvrir le Paradis et qu’il t’y attend… Allons, lève-toi! Je vais éveiller Marziam et le retenir. Toi, efface les traces de tes pleurs et puis rejoins-nous. Jean m’attend pour me conduire à Capharnaüm. Si tu as des choses à envoyer à Simon, prépare-les. Rappelle-toi qu’il va avoir besoin de ses vêtements épais…”
Porphyrée, créature toute soumise et prompte à obéir, baise les pieds de Jésus et elle va se lever, puis une vague d’amour lui fait perdre la tête et, en rougissant vivement, elle prend les deux mains de Jésus et les baise une, deux, dix fois, puis elle se lève et le laisse aller…
465.6 – Jésus sort, monte sur la terrasse, pénètre sous une sorte de pavillon fait de voiles tendues sur des cordes, sous lequel se trouvent deux couchettes. Marziam dort encore, le visage presque baissé, appuyé sur le petit oreiller. On ne voit qu’une pommette de son visage brun et un bras long et maigre qui sort de sous le drap qui le couvre.
Jésus s’assoit par terre, près du petit lit, et caresse légèrement les mèches dépeignées qui retombent sur la joue pâle du dormeur, qui fait un mouvement sans encore s’éveiller. Jésus répète son geste, et se penche pour déposer un baiser sur le front le visage qui maintenant est découvert. Marziam ouvre les yeux et voit Jésus à côté de lui, penché vers lui. Il a du mal à croire, peut-être pense-t-il qu’il rêve, mais Jésus l’appelle et alors le jeune garçon se dresse et se jette dans les bras de Jésus, s’y réfugie…