462.3 - Les routes se peuplent de minute en minute et de deux catégories de personnes bien différentes. Il y a des maraîchers, des marchands, des serviteurs, des esclaves, des gens du peuple qui se hâtent vers les marchés, et des riches jouisseurs qui, en litières ou à cheval, vont eux aussi vers les sources, thermales je suppose, si elles doivent donner la guérison.
Tibériade doit être un peu cosmopolite car parmi ceux qui y habitent, on voit des gens de nations différentes: des romains alourdis par leur vie oisive et vicieuse, des grecs bichonnés et certainement pas moins licencieux que les romains, mais dont le masque que leur laisse le vice n’a pas la même expression que celui des latins, des gens de la côte phénicienne, des hébreux, la plupart âgés; accents, langues, vêtements différents, et quelque pâle visage de malade, homme ou femme, ou des visages las de patriciennes… et aussi des visages de bons vivants des deux sexes qui avancent en groupes, les uns à cheval, près des litières, les autres en litières, se livrant à des railleries, à des discussions sur des sujets futiles, faisant des paris…
La route est belle. Un chemin ombragé par de grands arbres qui laissent voir dans les intervalles de leurs troncs d’un côté le lac, de l’autre la campagne. Le soleil, levé maintenant, ravive les teintes des eaux et des plantes.
Plusieurs se retournent pour regarder Jésus et un murmure sur son passage: paroles admiratives des femmes, plaisanteries des hommes, parfois méprisantes, des grognements, quelque plainte que Jésus accueille, les seules auxquelles il prête attention et qu’il exauce.
Quand il rend l’agilité aux membres d’un tyrien, ankylosés par l’arthrite, l’indifférence ironique de plusieurs gentils se trouve secouée.
“Oh!” s’écrie un vieux romain au visage boursouflé de noceur. “Oh! c’est beau de guérir ainsi. Je l’appelle.”
“Il ne le fera pas pour toi, vieux Silène Dieu proche des satyres. . Que voudrais-tu faire, une fois guéri?”
“Revenir à la jouissance!”
“Alors inutile d’aller trouver le triste Nazaréen.”
“J’y vais, et je parie ce que j’ai que…”
“Ne parie pas. Tu vas perdre.”
“Laisse-le parier: il est encore ivre. Nous profiterons de son argent.”
462.4 - Le vieux descend en titubant de la litière. Il rejoint Jésus qui écoute une mère Israélite qui lui parle de sa fille, une fillette exsangue qu’elle conduit par la main.
“Ne crains pas, femme. Ta fille ne va pas mourir. Retourne à ta maison. Ne la conduis pas aux sources. Elle n’y trouverait pas la santé du corps, et perdrait la pureté de son âme. Ce sont des lieux de licence dégradante.”
Et il le dit à haute voix de façon que tous l’entendent.
“J’ai foi, Rabbi. Je retourne chez moi. Bénis tes servantes, Maître.”
Jésus les bénit et il va s’éloigner.
Le romain le tire par son vêtement:
“Guéris-moi” commande-t-il.
Jésus le regarde et demande:
“Où?”
Les romains, et avec eux des grecs et des phéniciens, se sont rassemblés et ils ricanent et parient. Des Israélites, qui se sont écartés en murmurant: “Profanation! Anathème!” et d’autres paroles du même genre, s’arrêtent, pourtant par curiosité…
“Où?” demande Jésus.
“De partout, je suis malade… Hi! hi! hi!”
Je ne sais s’il rit ou s’il pleure, tant est étrange le cri qui lui sort de la bouche. Il semble que la graisse flasque que lui ont laissée des années de vice gêne jusqu’aux cordes vocales. L’homme énumère ses infirmités et dit sa peur de mourir.