“Mon Fils!…” dit pour le réconforter Marie qui jusqu’alors s’était tue. Et il suffit de cette parole pour consoler Jésus.
“Vous, allez en avant avec les provisions. Moi, je vais avec ma Mère jusqu’à la maison de l’enfant” commande Jésus à ceux qui arrivent et à ceux qui étaient déjà avec Lui, et il s’éloigne avec sa Mère qui a pris l’enfant à son cou…
Ils vont vers la campagne.
“Que vas-tu lui dire, mon Fils?”
“Maman, que veux-tu que je dise à une femme qui n’a pas d’amour dans ses entrailles de mère même pour ceux qui sont nés de son sein?”
“Tu as raison… Et alors?”
“Et alors… Prions, ma Mère.”
Ils marchent en priant.
Une vieille les interpelle:
449.6 – “Vous portez Alphée à Méroba? Dites-lui qu’il est temps qu’elle s’en occupe. Il leur faudra forcément devenir voleurs… et ils sont comme des sauterelles là où ils tombent… Mais c’est à elle que j’en veux, pas à ces trois malheureux… Oh! la mort comme elle est injuste! Jacob n’aurait-il pas pu vivre et elle mourir? Tu devrais la faire mourir, ainsi…”
“Femme, vieille comme tu l’es, tu n’es pas encore sage? Et tu dis ces paroles alors que tu peux mourir à chaque minute? En vérité tu es injuste autant que Méroba. Repens-toi et ne pèche plus.”
“Pardon, Maître… C’est que sa faute-me fait déraisonner…”
“Oui. Je te pardonne. Mais ne dis jamais plus, pas même en toi-même, ces paroles. Ce n’est pas par la malédiction que l’on répare les erreurs. C’est par l’amour. Si Méroba mourait, le sort des enfants changerait-il? Peut-être le veuf prendrait une autre femme et il aurait des enfants d’un troisième lit, et eux une marâtre… Plus pénible par conséquent serait leur sort.”
“C’est vrai. Je suis vieille et sotte. Voici Méroba. Elle maugrée déjà… Je te quitte, Maître. Je ne veux pas qu’elle pense que je t’ai parlé d’elle. C’est une vipère…”
Mais la curiosité est plus forte que la peur de la “vipère”, et la petite vieille, tout en se tenant à distance de Jésus et de Marie, ne s’en écarte pas tellement et elle se penche pour arracher au bord du chemin de l’herbe, rendue humide par le voisinage d’une fontaine, pour écouter sans se faire remarquer.
449.7 – “Te voilà? Qu’as-tu fait? À la maison! Toujours en route comme une bête errante, comme un chien sans maître, comme…”
“Comme un enfant sans mère. Femme, tu sais que c’est un mauvais témoignage pour une mère, les enfants qui ne restent pas près de ses vêtements?”
“C’est parce qu’ils sont méchants…”
“Non. Je viens ici depuis trente mois. Auparavant, du vivant de Jacob et les premiers mois de ton veuvage, il n’en était pas ainsi. Puis tu as repris un mari… et avec le souvenir du premier mariage, tu as perdu aussi celui de tes enfants. Mais quelle différence en eux avec celui qui mûrit dans ton sein? Ne les as-tu pas portés ainsi ces enfants? Tu ne les as pas allaités, peut-être? Regarde là cette colombe… Quel soin elle a de son petit… Et pourtant elle couve déjà d’autres œufs… Regarde cette brebis. Elle n’allaite plus l’agneau de la portée précédente parce qu’elle en porte déjà un autre. Et pourtant, vois comme elle lui lèche le museau et se laisse heurter le flanc par son agnelet plein de vie? Tu ne me réponds pas? Femme, pries-tu le Seigneur?”
“Certainement. Je ne suis pas païenne…”
“Et comment peux-tu parler au Seigneur qui est juste, si tu es injuste? Et comment peux-tu aller à la synagogue et écouter les rouleaux quand ils parlent de l’amour de Dieu pour ses enfants, sans sentir le remords dans ton cœur? Pourquoi gardes-tu le silence dans cette attitude arrogante?”
“Parce que je n’ai pas demandé tes paroles… et je ne sais pas pourquoi tu viens me troubler… L’état, où je suis, mérite le respect…”
“Et celui de ton âme, non? Pourquoi ne respectes-tu pas les droits de ton âme? Je sais ce que tu veux me dire: qu’une colère peut mettre en danger la vie de celui qui doit naître… Mais de la vie de ton âme, tu ne te soucies pas? Elle est plus précieuse que celle de celui qui doit naître… Tu le sais… Ton état peut se terminer dans la mort. Est-ce que tu veux affronter cette heure avec l’âme troublée, malade, injuste?”
“Mon mari dit que tu es quelqu’un qu’il ne faut pas écouter. Je ne t’écoute pas. Viens, Alphée…”.
449.8 – Et elle fait le geste de se retourner au milieu des cris de l’enfant qui sait déjà qu’il va au-devant des coups et qui ne veut pas lâcher le bras de Marie. Marie, en soupirant, cherche à persuader la femme et s’adresse à elle pour lui dire:
“Je suis mère, moi aussi, et je peux comprendre tant de choses. Et je suis femme… Aussi je sais comprendre les femmes. Tu as une période qui n’est pas bonne, n’est-ce pas? Tu souffres et tu ne sais pas souffrir… et ainsi tu t’aigris… Ma sœur, écoute. Si je te donnais maintenant le petit Alphée, tu serais injuste envers lui et envers toi. Laisse-le-moi pour quelques jours, oh! quelques jours seulement. Tu verras quand tu ne l’auras plus, tu soupireras après lui… parce qu’un fils est chose si douce que quand il s’éloigne de nous, nous nous sentons pauvres, glacées, sans lumière…”
“Mais prends-le! Prends-le! Si seulement tu pouvais prendre les deux autres! Mais je ne sais pas où ils sont…”
“Je le prends, oui. Adieu, femme. Viens, Jésus.” Et Marie se retourne rapidement et elle s’éloigne en sanglotant…
“Ne pleure pas, Maman.”
“Ne la juge pas, Fils…”
Les deux phrases se croisent toutes les deux pleines de pitié, et puis dans une pensée unique, les lèvres s’ouvrent pour une même parole. “S’ils ne comprennent pas l’amour naturel, peuvent-ils jamais comprendre l’amour qui est dans la Bonne Nouvelle?” et ils se regardent, ce fils et cette Mère, par-dessus la petite tête de l’innocent qui maintenant s’abandonne confiant et heureux dans les bras de Marie…
“Nous allons avoir un disciple de plus que prévu, Maman.”
“Et lui aura des journées de paix…”
“Vous avez vu, hein?” leur dit la petite vieille. “Elle est sourde, sourde comme une cymbale défoncée… Je vous l’avais dit! Et maintenant? Et après?”
“Et maintenant, c’est la paix. Et, après. Dieu veuille que quelque cœur ait pitié… Pourquoi pas le tien, femme? Une coupe d’eau donnée par amour est comptée au Ciel. Mais celui qui aide un innocent par amour pour Moi… oh! quelle béatitude pour ceux qui aiment les petits et les sauvent du mal!…”
La petite vieille reste pensive… et Jésus avance par un raccourci qui conduit au lac. En arrivant, il prend l’enfant des bras de Marie pour qu’elle monte plus facilement dans la barque. Il soulevé l’enfant aussi haut qu’il peut pour le montrer, et avec un sourire lumineux, il dit à ceux qui sont déjà dans la barque:
“Regardez! Cette fois, certainement, nous allons avoir une prédication fructueuse car nous avons un innocent avec nous” et il monte avec assurance sur la passerelle qui se balance et il entre dans la barque et puis s’assoit près de sa Mère. pendant que la barque se détache du rivage en mettant de suite le cap sur le sud-est, en direction d’Hippos.