“Mes enfants, il faudra bénir beaucoup le Père des cieux qui vous tient lieu de père et le bon Joseph qui est son administrateur. Maintenant nous ne vous entendrons plus pleurer de faim, ô fils qui n’avez que vos mères pour vous donner de l’aide… Les pauvres mères qui n’ont de riche que leur cœur…”
C’est un chœur et un spectacle réjouissant, mais qui fait venir aussi les larmes aux yeux…
408.3 – Joseph, qui a devant lui ces malheureux, se met à parcourir les rangs, appelant les gens un par un, leur demandant combien ils sont dans la famille, de quand date le veuvage, ou la maladie, et le reste… et il prend note. Et pour chaque cas il commande aux paysans serviteurs:
“Donnes-en dix.”
“Donnes-en trente.”
“Donnes-en soixante” dit-il après avoir entendu un vieillard à moitié aveugle qui vient à lui avec dix-sept petits-enfants, tous au-dessous de douze ans, enfants de ses enfants, morts l’un pendant la moisson de l’année précédente, l’autre en enfantant…
“Et, dit le vieillard, le mari s’est consolé en se remariant au bout d’un an, me laissant les cinq fils en me disant qu’il s’en serait occupé. Jamais d’argent par contre!… Maintenant ma femme est morte, et je suis seul… avec eux…”
“Donnes-en soixante au vieux père. Et toi, père. Reste pour que je te donne des vêtements pour les petits.”
Le serviteur fait remarquer que s’il en donne soixante chaque fois, il n’y aura pas assez de grain pour tout le monde.
“Et où est ta foi? Est-ce pour moi, peut-être, que j’entasse les gerbes et que je les distribue? Non. Pour les fils les plus chers au Seigneur. Le Seigneur, Lui-même, pourvoira à ce qu’il y en ait assez pour tous” répond Joseph au serviteur.
“Oui, maître. Mais le nombre, c’est le nombre…”
“Mais la foi, c’est la foi. Et moi, pour te montrer que la foi peut tout, j’ordonne de doubler la mesure déjà donnée aux premiers. Qui a eu dix en ait dix autres, et qui vingt, vingt autres, et qu’on en donne cent vingt au vieillard. Fais! Faites!”
Les serviteurs haussent les épaules et obéissent.
Et la distribution continue au milieu de l’étonnement joyeux des bénéficiaires qui se voient donner une mesure dépassant leurs plus folles espérances. Et Joseph en sourit, caressant les petits qui s’affairent à aider leurs mères, ou aide les estropiés à faire leur petit tas, aide les vieux trop chancelants pour le faire, ou les femmes trop affaiblies. Il fait mettre de côté deux malades pour les faire bénéficier d’autres secours, comme il a fait pour le vieillard aux dix-sept petits-enfants. Les tas qui étaient plus hauts que la maison sont maintenant très bas, presque au sol. Mais tous ont eu leur part, et abondamment.
Joseph demande:
“Combien de gerbes reste-t-il encore?”
“Cent douze, maître” disent les serviteurs après avoir compté les gerbes qui restent.
“Bien. Vous en prendrez…”
Joseph parcourt la liste des noms qu’il a relevés et puis il dit:
“Vous en prendrez cinquante. Vous les emporterez pour la semence car c’est une semence sainte, et que le reste soit donné aux chefs de familles à raison d’une gerbe par tête. Ils sont exactement soixante-deux ici.”
Les serviteurs obéissent. Ils portent les cinquante gerbes et donnent le reste. Maintenant les aires n’ont plus les gros tas d’or, mais par terre il y a soixante-deux tas de tailles différentes. Leurs propriétaires s’affairent à les lier et à les charger sur des carrioles primitives, ou sur des ânes qu’ils sont allés détacher d’une palissade à l’arrière de la maison.
408.4 – Le vieil Abraham, qui a parlé avec les principaux des paysans serviteurs, s’avance avec eux vers le maître qui leur demande:
“Eh bien? Vous avez vu? Il y en a eu pour tous et il en restait!”
“Mais, maître, ici il y a un mystère! Nos champs ne peuvent pas donner le nombre de gerbes que tu as distribuées. Je suis né ici et j’ai soixante-dix-huit ans. Je fais la moisson depuis soixante six ans. Et je sais. Mon fils avait raison. Sans un mystère, nous n’aurions pas pu donner autant…!”
“Mais nous les avons pourtant bien données, Abraham. Tu étais à côté de moi. Les gerbes ont été données par les serviteurs. Il n’y a pas de sortilège, ce n’est pas une irréalité. Les gerbes, on peut encore les compter. Elles sont encore là, bien que séparées en tant de lots.”