405 – Le repos dans une grange et le discours de Jésus devant Emmaüs de la plaine. Le petit Mikaël

28 mars 1946 / 20 septembre 1944

Le jeudi 28 mars 1946.

405.1 – Près de la porte d’Emmaüs il y a une maison de paysans. Silencieuse car tout le monde est aux champs, au travail. Sur l’aire il y a déjà des tas de gerbes des jours précédents et les foins sont entassés dans les granges rustiques. Le soleil brûlant de midi dégage une odeur chaude des foins et des gerbes. Il n’y a pas d’autres bruits que le roucoulement des colombes et le piaillement des moineaux, toujours bruyants et querelleurs. Les uns et les autres vont sans arrêt du toit ou des arbres voisins aux tas de gerbes et de foin et, les premiers parmi ceux qui goûteront de ces produits, becquettent les épis dressés, se battent à coups d’ailes, luttent pour prendre le plus de graines possible, pour s’emparer des brins de foin les plus soyeux, avides, batailleurs, sans scrupules.

Les uniques voleurs que l’on rencontre en Israël où, je l’ai remarqué, on a un très grand respect pour la propriété d’autrui. On laisse ouvertes les maisons et l’on ne garde pas les aires ou les vignobles! À part les très rares voleurs de métier, les vrais brigands qui attaquent les gens dans les gorges des montagnes, il n’y a pas de petits voleurs ou même simplement… de gourmands qui mettent la main sur les arbres à fruits ou sur le pigeonneau d’autrui.

Chacun va son chemin, et même en traversant la propriété du prochain, c’est comme s’il n’avait pas d’yeux ni de mains. Il est vrai que l’on pratique si largement l’hospitalité, qu’il n’est pas nécessaire de voler pour pouvoir manger. C’est seulement pour Jésus, et à cause d’une haine si grande qu’elle fait négliger l’habitude séculaire de l’hospitalité pour le pèlerin, seulement pour Lui que se vérifie le fait de maisons qui refusent l’hospitalité et la nourriture. Mais pour les autres il y a généralement de la pitié et spécialement dans les classes les plus humbles.

Aussi c’est sans peur que les apôtres, après avoir frappé à la porte de la maison fermée et n’avoir trouvé personne, se sont mis à l’abri d’un hangar sous lequel se trouvent des outils agricoles et des jarres vides. Comme s’ils étaient les maîtres, ils ont pris comme sièges des bottes de foin, des seilles pour puiser de l’eau au puits, des cruches pour boire et pour tremper les bouchées de pain rassis et d’agneau froid qu’ils mangent quasi en silence tant ils sont engourdis et abasourdis par le soleil. Et c’est avec la même liberté avec laquelle ils ont utilisé les bottes de foin et les vases qu’ils s’allongent ensuite sur le foin odorant et c’est tout de suite un chœur de ronflements aux tons et aux rythmes variés.

Jésus Lui-même est fatigué, attristé plus que fatigué. Il regarde pendant un moment les douze dormeurs. Il prie, il réfléchit Il réfléchit en suivant machinalement des yeux les combats des moineaux et ceux des colombes, et le vol en flèche des hirondelles sur l’aire ensoleillée. Il semble que les cris stridents de ces rapides maîtresses de l’air apportent des réponses précises aux questions douloureuses que se pose Jésus. Puis Lui aussi s’allonge sur le foin et bientôt ses yeux tristes et doux de saphir se voilent sous ses paupières. Son visage s’immobilise dans le sommeil et, peut-être parce qu’il s’abîme dans le sommeil avec la tristesse au cœur, son visage prend beaucoup de l’expression d’épuisement et de douleur qu’il aura dans la mort…

405.2 – Puis reviennent les paysans propriétaires de la maison: hommes, femmes, enfants. Et avec eux les disciples vus auparavant. Ils voient Jésus et les siens qui dorment sur le foin et leurs voix s’éteignent en un murmure pour ne pas les éveiller. Quelque mère donne une gifle à son petit qui ne veut pas se taire, ou du moins elle fait semblant.

Un petit va, de son pas de tourtereau, et un doigt à la bouche, pour observer Jésus, “le plus beau” dit-il, qui dort, la tête appuyée sur son bras replié qui Lui sert d’oreiller. Et tous, déchaussés, sur la pointe des pieds, finissent par l’imiter, les premiers de tous, Mathias et Jean qui s’émeuvent de le voir ainsi sur le foin.

Mathias observe:

“Comme dans son premier sommeil, maintenant aussi notre Maître, et moins heureux qu’alors… Sa Mère aussi Lui manque…”

“Oui. Il n’a que la persécution toujours proche. Mais nous, nous l’aimerons toujours, nous l’aimons toujours comme à cette heure-là…” répond Jean.

“Davantage encore, Mathias, davantage encore. Alors nous l’aimions seulement par notre foi et parce qu’il est doux d’aimer un bébé. Mais maintenant nous l’aimons aussi parce que nous avons la connaissance…”

“Tout petit il a été haï, Jean. Rappelle-toi ce qui arriva pour le frapper!…”

Mathias change de couleur à ce souvenir.

“C’est vrai… Mais qu’elle soit bénie cette douleur! Nous avons tout perdu, sauf Lui. Et cela seul compte. À quoi nous aurait servi d’avoir encore les parents, la maison, notre petit bien-être, si Lui était mort?”

“C’est vrai, tu as raison Mathias. Et à quoi nous servira d’avoir même le monde entier quand Lui ne sera plus dans le monde?”

“Ne m’en parle pas… Alors nous serons vraiment abandonnés… Allez, vous autres, nous allons rester près du Maître” dit ensuite Jean en congédiant les paysans.

“Nous regrettons de n’avoir pas pensé à leur donner la clef. Ils auraient pu entrer dans la maison et être mieux…” dit l’homme le plus âgé de la maison.

“Nous le Lui dirons… Mais Lui sera heureux, rien qu’à cause de votre amour. Allez, allez…”

Les paysans vont à la maison et bientôt une fumée qui s élevé de la cheminée dit qu’ils sont en train de préparer la nourriture. Mais ils le font gentiment, en retenant les petits, en faisant peu de bruit… et sans bruit ils apportent ensuite la nourriture aux disciples et murmurent:

“Pour eux, nous l’avons mise de côté… Pour quand ils s’éveilleront”

Puis le silence enveloppe la maison. Peut-être les moissonneurs, au travail depuis l’aube, se sont jetés sur les lits en ces heures où il serait impossible de rester dans les champs sous le soleil brûlant.

Les disciples aussi sommeillent… Même les colombes et les moineaux restent tranquilles. Seules les hirondelles dardent inlassablement, et leur vol rapide écrit des paroles azurées dans l’espace et des paroles d’ombre sur l’aire blanche…