391.5 – Une caverne à l’ouverture étroite, presque cachée par des pousses plantureuses qui sont nées près des bords d’une source, se montre au-delà d’un étroit plateau coupé en son milieu par une crevasse où se déverse la source.

“C’est là que se trouve Élisée, depuis des années… dans l’attente de la mort ou de la grâce de Dieu…” dit le vieil homme à voix basse, en montrant la caverne.

“Appelle ton enfant, encourage-le. Qu’il n’ait pas peur, mais qu’il ait foi.”

Abraham appelle à haute voix:

“Élisée! Élisée! Mon fils!”

Et il répète le cri, tremblant de peur à cause du silence qui seul lui répond.

“Il est mort, peut-être?” disent certains.

“Non! Mort, maintenant, non! Au terme de sa torture! Sans une joie, non! Oh! mon garçon!” gémit le père…

“Ne pleure pas. Appelle encore.”

“Élisée! Élisée! Pourquoi ne réponds-tu pas au…”

“Père! Mon père! Pourquoi viens-tu en dehors du temps habituel? Peut-être ma mère est morte, et tu viens pour…”

La voix, d’abord lointaine, s’est rapprochée, et un spectre écarte les branches qui ferment l’entrée. Un spectre horrible, un squelette, à moitié nu, rongé par la lèpre… Voyant tant de gens avec des flambeaux et des bâtons, il s’imagine je ne sais quoi, et il recule en criant:

“Père, pourquoi m’as-tu trahi? Je ne suis jamais sorti d’ici… Pourquoi amènes-tu des gens pour me lapider?!”

La voix s’est éloignée et de l’apparition il ne reste comme souvenir que des branches qui remuent.

“Encourage-le! Dis-lui que le Sauveur est ici!” incite Jésus.

Mais l’homme n’a plus la force… Il pleure désolé…

391.6 – C’est Jésus qui parle:

“Fils d’Abraham et du Père des Cieux, écoute. Il s’accomplit ce que ton juste père te prophétisait. Le Sauveur est ici. et avec Lui il y a tes amis d’Engaddi et les apôtres du Messie, venus pour jouir de ta résurrection. Viens sans peur!

Avance jusqu’à la crevasse, et Moi aussi je viendrai et je te toucherai et tu seras purifié. Viens sans peur au Seigneur qui t’aime!”

Les branches s’écartent de nouveau et le lépreux apeuré regarde au dehors. Il regarde Jésus, forme blanche qui marche sur les herbes du plateau, et qui s’arrête devant la crevasse… Il regarde les autres… et en particulier son vieux père qui comme fasciné suit Jésus, les bras tendus, le regard fixé sur le visage du fils lépreux. Il avance, rassuré. Il boite fortement à cause des plaies de ses pieds… il tend les bras avec ses mains corrodées… Il vient en face de Jésus… Il le regarde… Jésus tend ses mains très belles, lève les yeux au ciel, rassemble, paraît rassembler en Lui toute la lumière des étoiles innombrables et en rayonner la splendeur très pure sur les chairs impures, pourries, tombant en lambeaux, que les flambeaux agités pour qu’ils donnent plus de lumière font apparaître encore plus horribles dans la lumière rouge des branches allumées…

Jésus se penche sur la crevasse, touche avec l’extrémité de ses doigts l’extrémité des doigts lépreux et il dit:

“Je veux!”

Il le dit avec un sourire d’une beauté qu’on ne peut décrire. Il répète: “Je veux!” deux autres fois. Il prie et commande par cette parole…

Puis il se détache, recule d’un pas, en ouvrant les bras en croix et il dit:

“Quand tu seras purifié, prêche le Seigneur car c’est à Lui que tu appartiens. Rappelle-toi que Dieu t’a aimé parce que tu as été un bon Israélite et un bon fils. Aie une épouse et des enfants et fais-les grandir pour le Seigneur. Voici qu’est anéantie ta très amère amertume. Bénis-en Dieu et sois bienheureux!”

Puis il se retourne et dit:

“Vous, avec vos torches, avancez et voyez ce que peut le Seigneur pour ceux qui le méritent.”

Il abaisse les bras qui, ainsi ouverts et enveloppés par son manteau, empêchaient de voir le lépreux, et il s’écarte.

391.7 – Le premier cri est celui du vieillard, agenouillé derrière Jésus:

“Fils! Fils! Fils tel que tu étais à vingt ans! Beau comme alors! Sain comme alors! Beau, oh! beau plus qu’alors!… Oh! une table, une branche, quelque chose pour arriver jusqu’à toi!” et il va s’élancer. Mais Jésus le retient: “Non! Que la joie ne te fasse pas violer la Loi. Il faut d’abord qu’il se purifie! Regarde-le! Baise-le avec les yeux et le cœur, sois fort maintenant comme tu l’as été pendant tant d’années. Et sois heureux…”

En fait c’est un miracle complet. Ce n’est pas seulement une guérison mais une reconstitution de ce que le mal avait détruit, et l’homme, d’environ quarante ans, est intact comme s’il n’avait jamais rien eu. Il reste seulement d’une grande maigreur qui lui donne un aspect ascétique d’une beauté peu commune et surnaturelle. Et il agite les bras, s’agenouille, bénit… ne sait que faire pour dire à Jésus qu’il le remercie. Enfin il voit des fleurs dans l’herbe, les cueille, les baise et les jette au-delà de la crevasse aux pieds du Sauveur.

391.8 – “Allons! Vous d’Engaddi, restez avec le chef de votre synagogue. Nous, nous continuons vers Massada.”

“Mais vous ne savez pas… Vous n’y voyez pas…”

“Je connais, je connais le chemin. Je connais tout! Et les chemins de la Terre, et ceux des cœurs par lesquels passe Dieu et l’Ennemi de Dieu, et je vois qui accueille l’Un ou l’Autre. Demeurez! Demeurez avec ma paix! D’ailleurs le jour va vite arriver et, avec des branches allumées, nous nous éclairerons jusqu’à l’aube. Abraham, viens, que je te donne le baiser d’adieu. Que le Seigneur soit toujours avec toi comme Il l’a été jusqu’à présent, et avec les tiens, et avec ta bonne ville.”

“Tu n’y reviendras plus, Seigneur? Pour voir ma maison heureuse?”

“Non. Mon chemin va arriver à sa destination. Mais au Ciel tu seras avec Moi et les tiens avec toi. Aimez-vous et faites grandir les petits dans la foi au Christ… Adieu à tous. Paix et bénédiction à tous ceux qui sont présents et à leurs familles. Paix à toi, Élisée. Sois parfait par reconnaissance pour le Seigneur. Venez, vous, mes apôtres…”

Et il se met en tête de la petite troupe qui lève des branches allumées, et il avance, et il contourne un rocher qui fait saillie, puis il disparaît avec son vêtement blanc, et les apôtres disparaissent l’un après l’autre, le bruit de leurs pas s’éloigne, la flamme rouge des branches enflammées s’efface…

Il reste sur le plateau le père et le fils assis au bord de la crevasse se contemplant l’un l’autre… Et par derrière, en groupe, avec des murmures admiratifs, ceux d’Engaddi… Ils attendent l’aube pour retourner à la ville avec la nouvelle de la prodigieuse guérison.