“Oui, mon Seigneur! Bénis-nous et nous partirons.”

Simon le Zélote a pitié de sa peine et il dit:

“Maître, les pères remplacent volontiers les fils pour leur donner de la joie. Lui je l’ai pris pour fils en même temps que Jude. Le temps a passé, mais mon idée est toujours la même. Accueille ma prière… Envoie-moi avec Judas de Simon. Je suis âgé, mais résistant comme un jeune, et Judas n’aura pas à se plaindre de moi.”

“Non, ce n’est pas juste que tu te sacrifies en t’éloignant du Maître à ma place. Certes c’est pour toi une souffrance de ne pas aller avec Lui…” dit Jacques d’Alphée.

“Ma souffrance s’adoucit par la joie de te laisser avec le Maître. Tu me raconteras ensuite ce que vous avez fait… D’ailleurs… je vais volontiers à Béthanie…” termine le Zélote comme pour amoindrir la valeur de ce qu’il a offert. “C’est bien, vous irez tous deux.

388.5 – En attendant poursuivons jusqu’à ce petit village. Qui y monte pour chercher du pain au nom de Dieu?”

“Moi! Moi!” Tous veulent y aller, mais Jésus retient Judas de Kérioth.

Quand ils se sont tous éloignés, Jésus lui prend les mains et lui parle vraiment visage contre visage. Il semble qu’il veuille faire passer en lui sa pensée, le suggestionner au point que Judas ne puisse avoir d’autres pensées qui ne soient pas celles que Jésus veut.

“Judas… Ne te fais pas du mal! Ne te fais pas du mal, mon Judas! Ne te sens-tu pas plus calme et plus heureux depuis quelque temps, libéré des pieuvres de ton moi le plus mauvais, de ce moi humain qui est si facilement le jouet de Satan et du monde?

Oui, tu te sens ainsi! Préserve donc ta paix, ton bien-être. Ne te nuis pas, Judas! Je lis en toi. Tu es à un si bon moment! Oh! si je pouvais, si je pouvais au prix de tout mon Sang te garder ainsi, détruire jusqu’au dernier rempart où se niche un grand ennemi pour toi et te faire tout esprit, intelligence d’esprit, amour d’esprit, esprit, esprit!”

Judas, poitrine contre poitrine, visage contre visage avec Jésus, les mains dans les mains, est presque abasourdi. Il murmure:

“Me nuire? Dernier rempart? Lequel?…”

“Lequel?! Tu le sais. Tu sais avec quoi tu te nuis! En cultivant tes pensées de grandeur humaine et des amitiés que tu supposes être utiles pour te donner cette grandeur. Il ne t’aime pas, Israël, crois-le. Il te hait comme il me hait et comme il hait quiconque peut avoir l’apparence d’un probable triomphateur. Et toi, justement parce que tu ne caches pas ta pensée de vouloir être tel, tu es haï. Ne crois pas à leurs paroles mensongères, à leurs fausses questions qu’ils font sous prétexte de s’intéresser à tes pensées pour t’aider. Ils te circonviennent pour nuire, pour savoir et pour nuire. Et je ne te prie pas pour Moi, mais pour toi, pour toi seul. Moi, si je suis en butte à l’iniquité, je serai toujours le Seigneur. Ils pourront torturer la chair, la tuer. Rien de plus. Mais toi, mais toi! C’est ton âme qu’ils tueraient… Fuis la tentation, mon ami! Dis-moi que tu la fuiras! Donne à ton pauvre Maître persécuté, tourmenté, cette parole de paix!”

Il l’a pris dans ses bras maintenant, et il lui parle joue contre joue, près de l’oreille, et les cheveux d’or foncé de Jésus se mêlent aux lourdes boucles brunes de Judas.

“Moi, je le sais que je dois souffrir et mourir. Je sais que ma couronne ne sera que celle du martyr. Je sais que ma pourpre ne sera que celle de mon Sang. C’est pour cela que je suis venu. Car c’est par ce martyre que je rachèterai l’Humanité, et l’amour me presse depuis un temps sans limite vers l’accomplissement de cette action. Mais je voudrais qu’aucun des miens ne se perde. Oh! tous les hommes me sont chers, car ils ont en eux l’image et la ressemblance de mon Père et l’âme immortelle que Lui a créée. Mais vous, vous aimés et préférés, vous, sang de mon sang, pupille de mon œil, non, non, perdus non! Oh! il n’y aura pas de torture semblable à celle-là, même si Satan enfonçait en Moi ses armes brûlantes de soufres infernaux et me mordait, m’enveloppait, lui, le Péché, l’Horreur, le Dégoût, il n’y aura pas de torture pour Moi semblable à celle d’un de mes élus qui se perd…

Judas, Judas, mon Judas! Mais veux-tu que je demande au Père de souffrir trois fois ma Passion horrible et que de ces trois, deux soient pour te sauver toi seul? Dis-le-moi, ami, et je le ferai. Je dirai de multiplier à l’infini mes souffrances pour cela. Je t’aime, Judas, je t’aime tellement. Et je voudrais, je voudrais te donner Moi-même, te rendre Moi-même, pour te sauver de toi-même…”

“Ne pleure pas, ne parle pas ainsi, Maître. Moi aussi, je t’aime. Moi aussi, je me donnerais moi-même pour te voir fort, respecté, craint, triomphant. Je ne t’aime peut-être pas parfaitement. Je ne pense peut-être pas parfaitement. Mais tout ce que je suis, je l’emploie, et peut-être j’en abuse, si anxieux que je suis de te voir aimé. Mais, je te jure, je te jure sur Jéhovah, que je n’approcherai pas des scribes, ni des pharisiens, ni des sadducéens, ni des juifs, ni des prêtres. Ils diront que je suis fou. Mais cela ne m’importe pas. Il me suffit que tu n’aies pas de chagrin à cause de moi. Es-tu content? Un baiser, Maître, un baiser pour ta bénédiction et ta protection.”

388.6 – Ils s’embrassent et ils se séparent alors que les autres reviennent, descendant en courant la colline, en agitant de larges fouaces et des fromages frais.

Ils s’assoient sur l’herbe verte et partagent la nourriture en racontant qu’ils ont été bien accueillis parce que, dans les quelques maisons, il y a des gens qui connaissent les bergers disciples et qui sont favorables au Messie.

“Nous n’avons pas dit que tu étais là, car autrement…” termine Thomas.

“Nous tâcherons de passer par ici un jour. Il ne faut négliger personne” répond Jésus.

Le repas prend fin. Jésus se lève et bénit les deux qui vont à Béthanie et qui n’attendent pas le soir pour reprendre la route, car la vallée est ombragée et pleine de sources.

Jésus, et les dix qui restent, de leur côté s’étendent sur l’herbe et se reposent en attendant le crépuscule, pour revenir vers la route d’Engaddi et de Massada, comme je l’entends dire à ceux qui sont restés.