381 – La parabole de l’intendant infidèle mais avisé. L’hypocrisie des pharisiens et la conversion d’un essénien

10 février 1946

Le dimanche 10 février 1946.

381.1 – Une grande foule attend le Maître, disséminée tout en bas des pentes d’une montagne presque isolée. Elle émerge d’un entrecroisement de vallées qui l’entourent et desquelles ses pentes surgissent, ou plutôt bondissent escarpées, presque à pic, en certains endroits vraiment à pic. Pour arriver au sommet, un sentier taillé dans la roche calcaire qui en certains points érafle les pentes de la montagne en faisant des lacets et se trouve parfois pris entre la paroi abrupte de la montagne et un précipice. Ce sentier raboteux, d’une couleur jaunâtre qui tend presque au rouge, semble un ruban jeté dans la verdure poussiéreuse de buissons bas et épineux. Je dirais que les feuilles sont elles-mêmes des piquants qui couvrent les pentes arides et pierreuses, fleurissant çà et là en une fleur vivace de couleur rouge violet semblable à un panache ou à un flocon de soie arraché aux vêtements de quelques malheureux passés par cette ronceraie. Ce revêtement tourmenté fait de pointes épineuses, d’un vert glauque, triste comme s’il était couvert d’une cendre impalpable, se répand par bandes même au pied de la montagne et sur le plateau entre ce mont et d’autres monts, tant au nord-ouest qu’au sud-est, alternant avec les premiers emplacements où il y a de l’herbe véritable et de véritables arbustes qui ne soient pas torture et inutilité.

Les gens sont campés là, attendant patiemment la venue du Seigneur. Ce doit être le jour d’après le discours aux apôtres Voir le chapitre précédent. car la matinée est fraîche et la rosée n’est pas encore évaporée sur toutes les tiges. Il en est ainsi surtout dans l’ombre où elle embellit les épines et les feuilles et change en flocons diamantés les fleurs bizarres des arbustes épineux. C’est certainement l’heure de beauté pour la triste montagne. En effet aux autres heures, sous le soleil impitoyable ou dans les nuits de lune, elle doit avoir l’aspect horrible d’un lieu d’expiation infernale.

À l’est on aperçoit une riche et grande ville dans la plaine très fertile. On ne voit pas autre chose de cette côte encore basse où sont les pèlerins, mais au sommet l’œil doit jouir d’une vue incomparable sur les régions voisines. Je crois qu’à cause de l’altitude de la montagne, elle doit s’étendre sur la Mer Morte et les régions à l’est de celle-ci, comme aussi jusqu’aux chaînes de la Samarie et à celles qui cachent Jérusalem, mais je ne suis pas allée au sommet, aussi…

Les apôtres circulent dans la foule, essayant de la tenir tranquille et en ordre, de placer les malades aux meilleurs endroits. Ils sont aidés par des disciples, peut-être ceux qui travaillent dans la région et qui avaient conduit près des confins de la Judée les pèlerins désireux d’entendre le Maître.

381.2 – Jésus apparaît tout à coup dans son habit de lin blanc, enveloppé de son manteau rouge pour concilier la chaleur des heures ensoleillées avec la fraîcheur des nuits qui ne sont pas encore des nuits d’été. Il regarde, sans être vu, les gens qui l’attendent et il sourit. Il semble arriver par derrière le mont de faible altitude qui est à l’ouest et il descend rapidement par le sentier difficile.

C’est un enfant qui l’aperçoit le premier. Peut-être a-t-il suivi un vol d’oiseaux dans les buissons et qui se sont envolés effrayés par une pierre qui a roulé d’en haut, ou peut-être Jésus a-t-il attiré son regard. Le voyant, il crie, en sautant sur ses pieds:

“Le Seigneur!”

Tous les gens se retournent et voient Jésus qui est maintenant à peu de distance, deux cent mètres au maximum. Ils s’apprêtent à courir vers Lui, mais il fait un geste et de sa voix qui arrive nettement, peut-être renforcée par l’écho de la montagne, il dit:

“Restez où vous êtes.”

Et toujours souriant, il descend vers ceux qui l’attendent, en s’arrêtant au point le plus élevé du plateau. De là, il salue:

“La paix à tous”

Puis avec un sourire particulier il répète le salut aux apôtres et aux disciples qui se serrent autour de Lui.

Jésus est d’une beauté radieuse. Avec le soleil qui éclaire son visage et la côte verdâtre de la montagne en arrière, on dirait une vision de rêve. Les heures passées dans la solitude, quelques faits ignorés de nous, peut-être un débordement sur Lui des caresses paternelles, je ne sais quoi, accentuent sa toujours parfaite beauté, la rendent glorieuse et imposante, pacifique, sereine, je dirais joyeuse, comme qui revient d’un rendez-vous d’amour et en porte avec lui la gaieté dans tout son aspect, dans son sourire, dans son regard. Ici le reflet de ce rendez-vous d’amour, qui est divin, se communique au dehors. C’est multiplié par cent et par cent ce qui se voit après le rendez-vous d’un pauvre amour humain.

C’est une vision fulgurante. Elle subjugue ceux qui sont là, et eux, frappés d’admiration, le contemplent en silence comme s’ils étaient intimidés par l’intuition d’un mystère d’union du Très-Haut avec son Verbe… C’est un secret, une heure secrète d’amour entre le Père et son Fils. Personne ne la connaîtra jamais. Mais le Fils en conserve l’empreinte comme si, après avoir été le Verbe du Père tel qu’il est au Ciel, il avait du mal à redevenir le Fils de l’homme. L’infinité, la sublimité a du mal à redevenir “l’Homme”. La Divinité déborde, explose, irradie de l’Humanité comme une huile suave d’un vase d’argile poreuse ou la lumière venant d’une fournaise à travers un voile de verre translucide.

Jésus baisse ses yeux radieux, incline son visage bienheureux, cache son prodigieux sourire en se penchant sur les malades qu’il caresse et guérit et qui regardent étonnés ce visage de soleil et d’amour penché sur leur misère pour leur donner de la joie. Mais ensuite il doit enfin le relever et il doit montrer aux foules ce qu’est le visage du Pacifique, du Saint, de Dieu fait Chair, encore tout enveloppé par la clarté laissée par l’extase. Il répète:

“La paix à vous.”

Même sa voix est plus musicale que d’ordinaire, elle fait entendre des notes douées et triomphales… Puissante, elle se répand sur les auditeurs muets, recherche les cœurs, les caresse, les émeut, les convie à l’amour.

À part ce groupe de pharisiens, secs et revêches, épineux et renfrognés plus que la montagne elle-même, debout dans un coin comme des statues de l’incompréhension et de la haine, à part l’autre groupe, habillé de blanc, qui se tient à part et écoute du haut d’un talus, et que j’entends indiquer comme “esséniens” par Barthélemy et l’Iscariote - et Pierre murmure:

“Et ainsi cela fait un poulailler d’éperviers en plus!”.

Tous les autres sont fortement émus.

“Oh! laisse-les faire. Le Verbe est pour tous!” dit Jésus en souriant à son Pierre, en faisant allusion aux esséniens.

381.3 – Puis il commence à parler.