“Bien! Bien! Souhaitons-nous de n’avoir jamais… peur pour ne pas faire piètre figure, hein!” répond Judas de Kérioth en lui frappant l’épaule de la main, d’un air protecteur et mauvais… À d’autres moments, sa manière de faire aurait déchaîné une réaction. Mais Pierre, depuis le soir précédent, est en… admiration devant Judas et supporte tout de lui.
Jésus dit:
“Que Philippe et Nathanaël, avec André et Matthieu, aillent au palais de Lazare dire que nous arrivons.”
Ces derniers se séparent et les autres avancent avec Jésus. Les disciples, sauf Étienne et Isaac, vont avec les apôtres envoyés au palais. Au faubourg d’Ophel, nouvelle séparation. Ceux qui sont envoyés au Gethsémani y vont rapidement avec Isaac. Étienne reste avec Jésus, les fils d’Alphée, Pierre, Jacques et l’Iscariote et, pour ne pas rester arrêtés au carrefour, ils avancent lentement dans la même direction que ceux qui sont allés au Gethsémani. Ils font exactement le raccourci qui dans la nuit du Jeudi Saint sera parcouru par Jésus entre ceux qui le torturent. Maintenant, vers midi, le chemin est désert. Une toute petite place, avec une fontaine ombragée par un figuier qui ouvre ses feuilles tendres sur le miroir d’une eau tranquille, se rencontre après quelques pas.
374.5 - “Voilà Samuel d’Annalia” dit Jacques d’Alphée qui doit bien le connaître.
Le jeune homme va entrer dans la maison avec l’agneau… Il est chargé aussi d’autres aliments.
“Il s’occupe du repas pascal aussi pour le parent” observe Jude d’Alphée.
“Mais maintenant s’est-il établi ici? N’était-il pas parti?” dit Pierre.
“Oui, il s’est établi ici. On dit qu’il fréquente la fille de Cléophas, le sandalier. Elle a de l’argent…”
“Ah! et alors pourquoi dit-il qu’Annalia La première des vierges consacrées. l’a abandonné?” demande l’Iscariote. “C’est un mensonge!”
“L’homme, dit Jésus à Judas de Kérioth, s’en sert facilement. Et il ne sait pas qu’en agissant ainsi, il se met sur la voie du mal. Il suffit d’un premier pas, d’un pas, pour ne plus pouvoir s’en dégager… C’est de la glu… c’est un labyrinthe… c’est une trappe. Une trappe d’où on ne remonte pas…”
“Dommage! L’homme paraissait si bon, l’an dernier!” dit Jacques de Zébédée.
“Oui. Moi, je croyais vraiment qu’il aurait imité son épouse en se donnant tout entier à Toi pour faire un couple angélique à ton service. Je l’aurais juré…!” dit Pierre.
“Mon Simon! Ne jure jamais de l’avenir d’un homme. Il n’y a rien de plus incertain. Aucun élément, qui existe au moment du serment, ne peut être une garantie de certitude. Il y a des criminels qui deviennent saints, et il y a des justes, ou des gens qui semblent l’être, qui deviennent criminels” lui répond Jésus.
374.6 - Samuel, pendant ce temps, après être entré dans la maison en est sorti de nouveau pour aller prendre de l’eau pure à la fontaine… Il voit ainsi Jésus. Il le regarde avec un mépris manifeste et Lui lance certainement une insulte, mais elle est dite en hébreux et je ne la comprends pas.
L’Iscariote se précipite en avant, lui saisit un bras et le secoue comme un arbre dont on veut faire tomber les fruits mûrs:
“Est-ce ainsi que tu parles au Maître, ô pécheur? Par terre, à genoux! Tout de suite. Demande-lui pardon, langue souillée d’ordure de porc! Par terre! Ou je te mets en morceaux!” Il est terrible dans sa violence subite, le beau Judas! Son visage s’altère et fait peur. C’est inutilement que Jésus essaie de le calmer. Tant qu’il ne voit pas le blasphémateur à genoux dans la terre boueuse qui entoure la fontaine, il ne ralentit pas la pression.
“Pardon” dit entre ses dents le malheureux qui doit être torturé par la tenaille des doigts de Judas.
Mais il le dit mal. Uniquement parce qu’il y est forcé. Jésus répond:
“Je n’ai pas de rancœur. Toi, si, malgré ce que tu dis. La parole est inutile si elle n’est pas accompagnée par le mouvement du cœur. Toi, dans ton cœur, tu blasphèmes encore contre Moi. Et tu es doublement fautif. En effet tu m’accuses et tu me hais, pour un motif dont, au fond de ta conscience, tu sais qu’il n’est pas vrai et parce que c’est toi seul qui as manqué à ton devoir, pas Annalia, pas Moi. Mais je te pardonne tout. Va et fais en sorte de redevenir honnête et agréable à Dieu. Laisse-le, Judas.”
“Je pars. Mais je te hais! Tu m’as enlevé Annalia, et je te hais…”
“Tu te consoles pourtant avec Rébecca, la fille du sandalier. Et tu t’en consolais encore du temps où Annalia était ton épouse et où, malade, elle ne pensait qu’à toi…”
“J’étais veuf… je pensais l’être déjà… et je cherchais une épouse… Maintenant je reviens vers Rébecca parce que… parce que… Annalia ne veut pas de moi” s’excuse Samuel qui voit ses manigances découvertes.
Judas Iscariote termine:
“…et parce que Rébecca est très riche, laide comme une sandale éculée… et vieille comme une semelle perdue sur un sentier… mais riche, oh! riche…” et il rit, sarcastique, alors que l’autre s’enfuit.