370 – Le jeudi avant la Pâque. Au banquet des pauvres dans le palais de Kouza. Un affront de Salomé
26 janvier 1946
Le samedi 26 janvier 1946.
370.1 – “La paix soit à cette maison et à tous ceux qui sont présents”
Ainsi salue Jésus en entrant dans le vaste vestibule très fastueux, tout illuminé bien qu’il fasse encore jour. Et les lampes ne sont pas inutiles car s’il est vrai qu’il fait jour, et il est vrai aussi que dehors le soleil est éblouissant dans les rues et sur les façades des maisons blanchies à la chaux, mais ici, dans le vaste et surtout très long corridor qui sert de vestibule, qui traverse toute la maison, depuis le portail massif jusqu’au jardin dont on aperçoit au fond la verdure ensoleillée que la perspective fait paraître lointaine, il doit y avoir habituellement de la pénombre qui est de l’ombre pour ceux qui viennent du dehors, les yeux éblouis par le grand soleil.
Aussi Kouza a pourvu à ce que les larges poêles de cuivre repoussé, fixées en grand nombre et à des intervalles réguliers sur les deux murs, soient toutes éclairées et de même aussi le lampadaire central, un large bassin d’albâtre rosé, avec encastrées dans la transparence carnée de l’albâtre, des jaspes et autres écailles précieuses et multicolores qui, à cause de la lumière allumée à l’intérieur, resplendissent comme autant d’étoiles qui projettent des arcs-en-ciel sur les murs peints en bleu foncé, sur les visages, sur le dallage de marbre cipolin. Il semble que de petites étoiles se posent sur les murs, sur les visages, sur le sol, étoiles multicolores, menues et mouvantes, car le lampadaire se balance légèrement a cause du courant d’air qui traverse le vestibule et qui déplace continuellement les facettes des écailles précieuses.
“La paix à cette maison” répète Jésus en entrant, alors que sans arrêt il bénit les serviteurs courbés jusqu’à terre, les hôtes étonnés d’être rassemblés là, tout près du Rabbi, dans un palais princier…
370.2 – Les hôtes! La pensée de Jésus se dessine clairement. Le festin d’amour, qu’il a voulu dans la maison de la bonne disciple, est la mise en action d’une page de l’Évangile. Il y a des mendiants, des estropiés, des aveugles, des orphelins, des vieillards, des jeunes veuves avec leurs petits attachés à leurs vêtements ou suçant le lait peu abondant de la mère mal nourrie. La richesse de Jeanne a déjà pourvu à remplacer les vêtements déchirés par des vêtements modestes, mais propres et neufs. Les chevelures peignées dans un souci prévoyant de propreté, les vêtements propres des malheureux que les serviteurs alignent et aident à gagner leurs places, leur donnent certainement un aspect moins misérable que celui qu’ils avaient quand Jeanne les envoya chercher dans les ruelles, aux carrefours, sur les chemins qui conduisent à Jérusalem, là ou leur misère honteuse se cachait ou bien s’exposait pour avoir l’aumône. Mais à côté de cela, restent bien visibles les privations sur les visages, les infirmités des membres, et les malheurs, les solitudes dans les regards…
Jésus passe et bénit. Chaque malheureux reçoit sa bénédiction, et si la main droite se lève pour bénir, la gauche s’abaisse pour caresser les têtes tremblantes et chenues des vieillards ou les têtes innocentes des petits. Il parcourt ainsi le vestibule, en allant et venant pour bénir tout le monde, même ceux qui entrent alors que Lui bénit déjà et, encore en lambeaux, se cachent craintifs et timides dans un coin jusqu’à ce que les serviteurs les amènent gentiment ailleurs pour être, comme ceux qui les ont précédés, lavés et habillés de vêtements propres.
370.3 – Une jeune veuve passe avec sa nichée d’enfants… Quelle misère! Le plus jeune est tout à fait nu, serré dans le voile déchiré de sa mère… les plus grands avec juste ce qu’il faut pour sauvegarder la décence. Seul l’aîné, un garçon efflanqué, a ce que l’on peut appeler un habit mais en revanche il n’a pas de chaussures.
Jésus observe et appelle la femme pour lui dire:
“D’où viens-tu?”
“De la plaine de Saron, Seigneur. Lévi est devenu majeur… J’ai dû l’accompagner au Temple… moi… puisqu’il n’a plus de père” et la femme pleure sans bruit, du pleur muet de qui a trop pleuré.
“Quand ton homme est-il mort?”
“Il y a eu un an au mois de Shebat. J’étais enceinte depuis deux lunes…” et elle réprime ses sanglots pour ne pas troubler, en se penchant sur son petit.
“Le bébé a donc huit mois?”
“Oui, Seigneur.”
“Que faisait ton mari?”
La femme murmure si doucement que Jésus ne comprend pas. Il se penche pour entendre en disant:
“Répète sans crainte.”
“Il était forgeron dans une maréchalerie… Mais il a été très malade… car il avait des blessures qui s’étaient envenimées.”
Et elle termine en disant tout bas:
“C’était un soldat de Rome.”
“Mais toi, tu es d’Israël?”
“Oui, Seigneur. Ne me chasse pas pour impureté, comme l’ont fait mes frères quand je suis allée implorer leur pitié après la mort de Cornélius…”