“Mais n’es-tu pas grecque?”

“Je suis grecque. Mais, toi, tu aimes les romains. Je te parle dans la langue de tes maîtres, pas dans la mienne, celle de la Patrie martyre.”

Le crétois est confus et les apôtres éprouvent un muet enthousiasme pour la leçon qu’elle donne au panégyriste de Rome.

321.4 – Celui-ci pense bien détourner la conversation en demandant par quel moyen ils iront de Séleucie à Antioche.

“Avec nos jambes, homme” répond Pierre.

“Mais c’est le soir. Il fera nuit quand vous débarquerez…”

“Il y aura où dormir.”

“Oh! certainement. Mais vous pourriez dormir aussi ici jusqu’à demain.”

Jude Thaddée, qui a déjà vu apporter tout ce qu’il faut pour un sacrifice aux dieux, qui sera peut-être fait à l’arrivée au port, dit:

“Pas besoin. Nous te sommes reconnaissants de ta bonté, mais nous préférons descendre. N’est-ce pas, Simon?”

“Oui, oui. Nous aussi nous devons faire nos prières et… ou toi et tes dieux, ou bien nous et notre Dieu.”

“Faites comme vous croyez. Il me plaisait de faire une chose agréable au fils de Théophile.”

“Et nous aussi au Fils de Dieu, en te persuadant qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Mais tu es un rocher inébranlable. Comme tu vois, nous sommes pareils. Mais qui sait si un jour, on ne se reverra pas, en te retrouvant moins entêté…” dit le Zélote.

Nicomède fait un geste comme pour dire: “Qui sait quand?” Un geste d’indifférence ironique devant l’invitation de reconnaître le Dieu vrai et d’abandonner le faux. Puis il reprend son poste de pilote car désormais le port est tout proche.

“Descendons prendre les coffres. Débrouillons-nous tous seuls. J’ai hâte de quitter cet infect païen” dit Pierre. Et ils descendent tous, sauf Syntica et Jean.

321.5 – Eux, les deux exilés, sont près l’un de l’autre et ils regardent les digues qui approchent toujours plus.

“Syntica, un autre pas vers l’inconnu, un autre arrachement au doux passé, une autre agonie, Syntica… Je n’en peux plus…”

Syntica lui prend la main. Elle est très pâle, affligée. Mais elle est toujours la femme forte qui sait donner de la force:

“Oui, Jean, un autre arrachement, une autre agonie. Mais ne dis pas: un autre pas vers l’inconnu… Ce n’est pas juste. Nous connaissons notre mission ici. Jésus l’a dite. Nous n’allons donc pas vers l’inconnu mais, au contraire, nous nous fondons de plus en plus avec ce que nous connaissons, avec la Volonté de Dieu. Il n’est pas juste non plus de dire: “un autre arrachement”. Nous nous unissons à sa volonté L’arrachement sépare. Nous, nous nous unissons. Il n’y a donc pas d’arrachement. Nous nous séparons uniquement de tous les plaisirs sensibles de notre amour pour Lui, notre Maître, en gardant les délices suprasensibles, en portant l’amour et le devoir à un niveau ultra-terrestre. En es-tu persuadé qu’il en est ainsi? Oui? Et alors, tu ne dois pas dire non plus: “une autre agonie”. L’agonie annonce une mort prochaine mais nous, en rejoignant le plan spirituel pour en faire notre demeure, notre atmosphère et notre nourriture, nous ne mourrons pas, mais “nous vivons” car ce qui est spirituel est éternel. Par conséquent nous montons vers une vie plus vivante qui anticipe la grande Vie des Cieux. Donc, allons! Oublie d’être l’homme-Jean, et souviens-toi que tu es le destiné au Ciel. Raisonne, pense, agis et espère seulement comme étant un citoyen de cette Patrie immortelle…”

321.6 – Les autres reviennent avec leurs charges, juste au moment de l’entrée majestueuse du navire dans le port de Séleucie.

“Et maintenant filons au plus tôt vers la première auberge que nous verrons. Il y en a certainement tout près, et demain… en barque ou en char nous irons vers notre destination.”

Au milieu des coups de sifflets stridents de commandement du navire aborde et on descend la passerelle.

Nicomède s’approche des partants.

“Adieu, homme. Et merci” dit Pierre au nom de tous.

“Adieu, hébreux. Et merci aussi de ma part. En suivant cette rue vous trouverez tout de suite un logement. Adieu.”

Les apôtres descendent du navire, lui s’éloigne vers son autel et pendant que Pierre et les autres, chargés comme des porteurs, vont se reposer, le païen commence son rite inutile…