“Ah! cela, non! C’est Marie qui les a cuites. Veux-tu mépriser la nourriture qu’elle a préparée? Regarde comme elle les a bien préparées! Avec leurs épices dans le petit trou… et leur beurre à la base… Ce doit être un dessert de roi, un sirop. Elle s’est rougie elle aussi au feu du four pour les dorer à point. Et elles sont bonnes pour la gorge, pour la toux… Elles réchauffent et guérissent. Marie, dis-lui, toi, comme elles réussissaient bien à mon Alphée quand il était malade. Mais il les voulait faites par toi. Hé! oui c’est que tes mains sont saintes et donnent la santé!… Bénis sont les mets que tu prépares!… Il était plus tranquille, mon Alphée après avoir mangé ces poires… sa respiration était plus douce… Mon pauvre mari!…”.

Marie saisit l’occasion de ce souvenir pour pouvoir finalement pleurer et sortir pour pleurer. Je fais peut-être une supposition méchante, mais je crois que sans la pitié qu’elle a pour les deux qui vont partir, le “pauvre Alphée” n’aurait pas eu une seule larme de son épouse, ce soir-là… Marie d’Alphée était toute éplorée pour Jean et Syntica, et pour Jésus, Jacques et Jude qui s’en allaient, tellement qu’elle a ouvert une issue à ses larmes pour ne pas étouffer.

314.5 – Marie lui succède alors, en mettant sa main sur l’épaule de Syntica qui est en face de Jésus, entre Simon et Matthieu.

“Allons, mangez. Voulez-vous donc partir en me laissant aussi l’angoisse que vous êtes partis presque à jeun?”

“Moi, j’ai mangé, Mère” dit Syntica en levant son visage fatigué et marqué par les pleurs qu’elle a versés depuis plusieurs jours. Et puis elle incline son visage sur l’épaule où se trouve la main de Marie, en frottant sa joue sur la petite main pour en être caressée. Marie caresse avec l’autre main ses cheveux et attire à elle la tête de Syntica qui maintenant appuie son visage sur son sein.

“Mange, Jean, cela te fera réellement du bien. Tu as besoin de ne pas te refroidir. Toi, Simon de Jonas, tu veilleras à lui donner le lait chaud avec le miel tous les soirs ou, au moins, de l’eau très chaude et miellée. Souviens-t’en.”

“Je pourvoirai moi aussi, Mère. Sois tranquille” dit Syntica.

“En effet, j’en suis sûre. Mais tu feras cela lorsque tu seras installée à Antioche. Pour le moment y pensera Simon de Jonas. Et rappelle-toi, Simon, de lui donner beaucoup d’huile d’olive. C’est pour cela que je t’ai donné ce flacon. Attention à ne pas le casser. Et si tu vois que sa respiration est plus difficile, fais comme je t’ai dit avec l’autre vase de baume. Prends ce qu’il faut pour oindre la poitrine, les épaules et les reins, et réchauffe-le jusqu’à pouvoir le toucher sans te brûler, et puis masse-le et couvre-le tout de suite avec ces bandes de laine que je t’ai données. Je l’ai préparé exprès. Et toi, Syntica, souviens-toi de sa composition, pour en refaire. Tu pourras toujours trouver des lys, et du camphre et des dictames, de la résine et des œillets avec des lauriers et de l’armoise et le reste. J’ai entendu dire que Lazare a là-bas, à Antigonée, des jardins d’essences.”

“Et splendides” dit le Zélote qui les a vus. Et il ajoute:

“Moi, je ne conseille rien, mais je dis que pour Jean cet endroit devrait lui être salutaire aussi bien pour l’esprit que pour la chair, plus qu’Antioche. Il est abrité des vents, l’air est léger, qui vient des bois de résineux situés sur les pentes d’une petite colline qui protège des vents de la mer mais qui cependant permet aux sels de mer bienfaisants de se répandre jusque-là: un endroit tranquille, silencieux, gai pourtant avec les myriades de fleurs et les oiseaux qui y vivent en paix… Enfin vous verrez vous ce qui vous convient le mieux.

314.6 – Syntica est si judicieuse! Parce qu’en ces choses, il vaut mieux s’en remettre aux femmes, n’est-ce pas?”

“En effet je confie mon Jean précisément au bon sens et au bon cœur de Syntica” dit Jésus.

“Et moi aussi, dit Jean d’En-Dor. Moi… moi… moi, je n’ai plus aucune énergie… et… je ne serai jamais plus utile à rien…”

“Jean, ne dis pas cela! Quand l’automne dépouille les arbres, il n’est pas dit qu’ils soient inertes. Au contraire, ils travaillent avec une énergie cachée à préparer le triomphe de la prochaine fructification. Pour toi, c’est la même chose. Maintenant tu es dépouillé par le vent froid de cette douleur. Mais en réalité, au plus profond de toi-même, tu travailles déjà pour les nouveaux ministères. Ta peine elle-même te poussera à l’action. Moi, j’en suis certaine. Et alors, toi tu seras, tu seras toujours celui qui m’aidera, moi, pauvre femme, qui ai encore tant à apprendre pour devenir quelque chose de Jésus.”

“Oh! que veux-tu donc que je sois désormais?! Je n’ai plus rien faire… Je suis fini!”

“Non, ce n’est pas bien de dire cela! Seulement celui qui meurt peut dire: “Je suis fini comme homme”. Pas les autres. Tu crois que tu n’as plus rien à faire? Il te reste encore ce que tu m’as dit un jour: accomplir le sacrifice. Et comment, sinon par la souffrance Jean, à toi, démagogue, il est prétentieux de citer les sages, mais je te rappelle Gorgias de Léontine Gorgias de de Léontinoi (480 avant J.C. – 375 avant J.C.). Contemporain de Socrate. C'était un sophiste qui enseignait l'art de persuader. . Lui enseignait qu’on n’expie, encette vie ou dans l’autre, que par les douleurs et les souffrances. Et je te rappelle encore notre grand Socrate: “Désobéir à celui qui nous est supérieur, qu’il soit dieu ou homme, c’est mal et honteux”. Or, si c’était juste de le faire pour obéir à une injuste sentence donnée par des hommes injustes, que sera-ce s’il s’agit d’un ordre donné par l’Homme très saint et par notre Dieu?

C’est une grande chose d’obéir, seulement parce que c’est obéir. C’est donc une très grande chose que d’obéir à un ordre saint, que moi je juge et qu’avec moi tu dois également juger, comme une grande miséricorde. Tu ne cesses de dire que ta vie arrive à son terme que tu ne sens pas encore d’avoir annulé tes dettes envers la Justice. Et pourquoi ne prends-tu pas cette grande douleur comme un moyen d’arriver à annuler ces dettes, et de le faire dans le court laps de temps qui te reste encore? Une grande douleur pour avoir une grande paix! Crois-moi qu’il vaut la peine de la souffrir. L’unique chose qui soit importante dans la vie, c’est d’arriver à la mort après avoir conquis la Vertu.”

“Tu me redonnes du courage, Syntica… Fais-le toujours.”

“Je le ferai. Je te le promets ici. Mais seconde-moi, en homme et en chrétien.”

314.7 – Le repas est fini. Marie ramasse les poires qui restent et les met dans un vase pour les donner à André, qui sort et revient en disant:

“Il pleut toujours plus. Moi, je dirais qu’il vaut mieux…”

“Oui. Attendre, c’est toujours prolonger l’agonie. Je vais tout de suite préparer la bête. Et vous aussi, venez avec les coffres et le reste. Toi aussi, Porphyrée. Vite! Tu es si patiente que l’âne en est charmé et se laisse habiller (c’est le mot qu’il emploie) sans entêtement. Après, s’en chargera André qui te ressemble. Allons, en route!”

Et Pierre pousse hors de la pièce et de la cuisine tout le monde sauf Marie, Jésus, Jean d’En-Dor et Syntica.

“Maître! Oh! Maître, aide-moi! C’est l’heure de… me sentir fendre le cœur! Oui, elle est venue! Oh! pourquoi, bon Jésus, ne m’as-tu pas fait mourir ici, après avoir eu déjà le déchirement de ma condamnation et après avoir fait l’effort de l’accepter?!”

Et Jean tombe sur la poitrine de Jésus, en pleurant tout angoissé. Marie et Syntica essaient de le calmer et Marie, bien que toujours si réservée, le détache de Jésus en l’embrassant, en l’appelant “Fils chéri, mon fils préféré”…