Ils s’arrêtent sous le couvert de rouvres qui abritent un peu de l’averse. Et voici, venir à califourchon sur un âne en tête d’une file de montures, Pierre qui ressemble à un moine sous la couverture qui lui cache la tête et les épaules.
“Dieu te bénisse, Maître! Mais je l’avais bien dit qu’il serait trempé comme quelqu’un tombé dans le lac! Allons, vite, tout le monde en selle. Aéra depuis trois jours est en feu à force de tenir les cheminées allumées pour te sécher! Vite, vite… En quel état! Mais regardez donc! Mais vous n’étiez pas capables de le retenir? Ah! quand je n’y suis pas! Regardez donc? Il a les cheveux plaqués comme si c’était un noyé. Tu dois être gelé. Sous cette eau! Quelle imprudence! Et vous? Et vous? Oh! malheureux! Toi le premier, imbécile de frère, et puis tous les autres! Que vous êtes beaux! Vous ressemblez à des sacs tombés dans un étang. Allons, vite! Ah! je ne me fie plus à vous le confier. J’en suis noyé d’horreur…”
“Et de parler, Simon” dit calmement Jésus pendant que son âne trotte à côté de celui de Pierre, en tête de la caravane. Jésus répète:
“Et de parler et de parler inutilement. Tu ne m’as pas dit si les autres sont arrivés… Si les femmes sont parties, si ta femme va bien. Tu ne m’as rien dit.”
“Je te dirai tout, mais pourquoi es-tu parti sous cette pluie?”
“Et toi, pourquoi es-tu venu?”
“Parce que j’avais hâte de te voir, mon Maître.”
“Parce que j’avais hâte de te retrouver, mon Simon.”
“Oh! mon cher Maître! Comme je t’aime! Épouse, enfant, maison? Rien, rien! Tout est laid si Toi tu n’y es pas. Tu le crois que je t’aime ainsi?”
“Je le crois, Je sais qui tu es, Simon.”
“Qui?”
“Un grand enfant plein de petits défauts et sous ceux-ci sont ensevelies tant de belles qualités. Mais il y en a une qui n’est pas ensevelie. C’est ton honnêteté en tout.
296.7 - Eh bien, qui y a-t-il à Aéra?”
“Jude, ton frère avec Jacques, et puis Judas de Kériot avec les autres. Il paraît avoir fait beaucoup de bien, Judas. Tous le louent…”
“Il t’a posé des questions?”
“Oh! Tant! Je n’ai répondu à aucune, disant que je ne savais rien. En effet que sais-je, sinon que j’ai accompagné les femmes jusque près de Gadara? Tu sais… je ne lui ai rien dit de Jean d’En-Dor. Il croit qu’il est avec Toi. Tu devrais le dire aux autres.”
“Non. Eux aussi, comme toi, ne savent pas où est Jean. Inutile d’en dire davantage. Mais ces ânes!… pendant trois jours!… Quelle dépense! Et les pauvres?”
“Les pauvres… Judas est garni de deniers et il s’en occupe. Ces ânes ne me coûtent rien. Ceux d’Aéra m’en auraient donné mille sans payer pour Toi. J’ai dû faire la grosse voix pour les empêcher de venir à ta rencontre avec une armée d’ânes. Timon a raison. Ici tout le monde croit en Toi. Ils valent mieux que nous…” et il soupire.
“Simon, Simon! Dans l’au-delà du Jourdain, nous avons été honorés: un galérien, des païennes, des pécheresses, des femmes, vous ont donné une leçon de perfection. Gardes-en le souvenir, Simon de Jonas. Toujours.”
“J’essaierai, Seigneur. Voilà, voilà les premiers d’Aéra. Regarde combien de gens! Voici la mère de Timon, Voici tes frères, dans la foule. Voici les disciples que tu avais envoyés avant ceux qui sont venus avec Judas de Kérioth. Voici le plus riche d’Aéra avec ses serviteurs. Il voulait que tu sois son hôte, mais la mère de Timon a fait valoir ses droits et tu es chez elle. Regarde, regarde! Ils sont ennuyés parce que l’eau éteint les torches.
296.8 - Il y a beaucoup de malades, tu sais? Ils sont restés dans la ville près des portes pour te voir tout de suite. Quelqu’un qui a un entrepôt de bois les a accueillis sous les hangars. Cela fait trois jours qu’ils sont là, les pauvres gens; depuis que nous sommes arrivés, nous étonnant que tu n’y étais pas.”
Les cris de la foule empêchent Pierre de continuer et il se tait, restant aux côtés de Jésus comme un écuyer. La foule, que l’on a rejoint, s’ouvre, et Jésus passe sur son ânon ne cessant de bénir pendant qu’il passe.
Ils entrent dans la ville.
“Vers les malades, tout de suite” dit Jésus sans se soucier des protestations de ceux qui voudraient le mettre à l’abri sous un toit et Lui procurer de la nourriture et du feu, de crainte qu’il ne souffre trop.
“Eux souffrent plus que Moi” répond-il.
Ils tournent à droite. Voici la rustique enceinte de l’entrepôt de bois, La porte est grande ouverte et un cri plaintif en sort:
“Jésus, Fils de David, aie pitié de nous!”
Un chœur suppliant, insistant comme une litanie. Voix d’enfants, voix de femmes, voix d’hommes, voix de vieillards. Tristes comme les bêlements d’agneaux qui souffrent, affligées comme des mères qui meurent, découragées comme celles de gens qui n’ont plus qu’une seule espérance, tremblantes comme celles de gens qui ne savent plus que pleurer…
Jésus met le pied dans l’enceinte. Il se redresse le plus qu’il peut sur les étriers et, levant sa main droite, dit de sa voix puissante:
“À tous ceux qui croient en Moi, salut et bénédiction.”
Il s’appuie de nouveau sur la selle et essaie de revenir sur le chemin, mais la foule le presse, ceux qui ont été guéris se serrent autour de Lui. Et à la lumière des torches, qui à l’abri des portiques brûlent et éclairent le crépuscule, on voit la foule qui manifeste en un délire de joie acclamant le Seigneur. Le Seigneur qui, pour ainsi dire, disparaît au milieu d’un bouquet d’enfants guéris que les mères Lui ont mis dans les bras, sur son sein et jusque sur le cou de l’âne, en les tenant pour qu’ils ne tombent pas. Jésus en a plein les bras comme si c’étaient des fleurs et il sourit bienheureux, les baisant car il ne peut les bénir, les tenant ainsi dans ses bras. Enfin les enfants Lui sont enlevés et ce sont les vieux qu’il a guéris qui pleurent de joie et qui baisent son vêtement, puis les hommes et les femmes…
Il est tout à fait nuit quand il peut entrer dans la maison de Timon et se reposer auprès du feu, avec des vêtements secs.