“Je devrais l’être… mes ancêtres étaient de vrais israélites. Puis… nous nous sommes acclimatés là-bas…”

“Il n’y a qu’un air dans lequel l’âme s’acclimate: celui du Ciel.”

“Tu as raison. Mais tu sais… Le bisaïeul épousa une femme qui n’était pas d’Israël. Les fils ont été moins fidèles… Les fils des fils se sont mariés avec des femmes qui n’appartenaient pas à Israël, en donnant des enfants qui étaient seulement respectueux du nom juif, car nous sommes juifs d’origine. Maintenant moi, petit-fils des petits-fils… plus rien: Au contact de tout le monde, j’ai emprunté à tout le monde, jusqu’à n’appartenir plus à personne.”

“Tu raisonnes mal et je vais te le prouver. Si en allant par cette route que tu sais être la bonne tu trouvais cinq ou six personnes qui te diraient: “Mais non, va de ce côté”, “Reviens en arrière”, “Arrête-toi”, “Va vers l’est”, “Tourne vers l’ouest”, que dirais-tu?”

“Je dirais: “Je sais que celle-ci est la plus courte et la plus facile, et je ne la quitte pas”

“Ou encore: toi, devant traiter une affaire et sachant la manière d’aboutir, écouterais-tu ceux qui par pure forfanterie ou par un calcul astucieux te diraient d’agir autrement?”

“Non. Je suivrais ce que mon expérience m’indique de meilleur.”

“Très bien. Toi, originaire d’Israël, tu as derrière toi des millénaires de foi. Tu n’es pas stupide ni inculte, pourquoi alors absorbes-tu les contacts de tout le monde en matière de foi, alors que tu sais les repousser en matière d’argent ou de sécurité des routes? Cela ne te semble-t-il pas une chose déshonorante même humainement parlant? Faire passer Dieu après l’argent et le chemin…”

“Je ne fais pas passer Dieu après, mais je l’ai perdu de vue…”

“Car tu prends pour des dieux le commerce, l’argent, la vie. Mais c’est encore Dieu qui te permet de les avoir, ces choses… *

286.4 – Pourquoi alors es-tu entré au Temple?”

“Par curiosité. Sur le chemin, en sortant d’une maison où j’avais négocié des marchandises, j’ai vu un groupe d’hommes qui te vénéraient et il m’est revenu à la mémoire une conversation que j’avais entendue à Ascalon chez une femme qui fabriquait des tapis. J’ai demandé qui tu étais parce que j’avais soupçonné que tu étais celui dont la femme m’avait parlé. Et l’ayant appris, je suis venu derrière Toi. J’avais fini mes affaires pour ce jour-là… Puis je t’ai perdu de vue. À Jéricho, je t’ai revu mais seulement un moment. Aujourd’hui, je t’ai retrouvé… Voilà…”

“Voici donc que Dieu unit et entrecroise nos routes. Moi, je n’ai pas de dons à t’offrir pour te remercier de ta bonté. Mais avant de te quitter, j’espère te faire un don, à moins que tu ne m’abandonnes auparavant.”

“Non, je ne le ferai pas! Alexandre Misace ne se retire pas quand il s’est offert! Voici: derrière ce tournant commence le pays. Je vais en avant. Nous nous reverrons à l’hôtellerie”

Et il éperonne sa monture et part presque au galop sur le bord de la route.

“C’est un homme honnête et malheureux, mon Fils” dit Marie.

“Et tu le voudrais heureux selon la Sagesse, n’est-ce pas?”

Ils Se sourient doucement dans les premières ombres du soir.

286.5 – …Dans la longue soirée d’octobre, réunis tous dans une vaste pièce de l’hôtellerie, les voyageurs attendent l’heure du coucher. Dans un coin, tout seul, le marchand est occupé à ses comptes. Dans le coin en face, Jésus avec tous les siens. Il n’y a pas d’autres hôtes. Des écuries arrivent des braiments, des hennissements et des bêlements. Cela laisse supposer qu’il y a à l’hôtellerie d’autres personnes, mais peut-être sont-elles déjà au lit.

Marziam s’est endormi dans les bras de la Madone, oubliant du coup qu’il est “un homme”. Pierre sommeille et il n’est pas le seul. Même les bavardes femmes âgées sont à moitié endormies et se taisent. Sont bien éveillés Jésus, Marie, les sœurs de Lazare, Syntica, Simon le Zélote, Jean et Jude.

Syntica est en train de fouiller dans le sac de Jean d’En-Dor comme pour y chercher quelque chose. Mais ensuite elle préfère venir près des autres et écouter Jude d’Alphée qui parle des conséquences de l’exil de Babylone et dit en finissant:

“…peut-être cet homme en est-il encore une conséquence. Tout exil est une ruine…”

Syntica fait un signe involontaire de la tête, mais elle ne dit rien et Jude d’Alphée termine:

“Pourtant il est étrange que quelqu’un puisse se dépouiller de ce qui est le trésor de siècles entiers pour devenir entièrement nouveau, surtout en ces choses de religion, et d’une religion telle que la nôtre…”

Jésus répond: