“Mais l’âme a toujours du divin en elle surtout quand, par l’effort, elle s’est préservée de l’erreur… Et tend par conséquent aux choses de sa propre nature.”

“Tu te compares à Dieu, toi?”

“Non.”

“Et alors, pourquoi dis-tu cela?”

“Comment? C’est toi, disciple du Maître, qui me le demandes? À moi, grecque et libre depuis peu? Quand il parle, tu n’entends pas? Ou bien en toi le ferment du corps est-il tel qu’il te rend sourd? Lui, ne dit-il pas toujours que nous sommes des enfants de Dieu? Nous sommes donc des dieux, si nous sommes des enfants du Père, du Père qui est le sien et le nôtre, dont il parle toujours. Tu pourrais me reprocher de n’être pas humble, mais non pas d’être incrédule et inattentive.”

“De sorte que tu te crois plus que moi? Crois-tu avoir tout appris dans les livres de ta Grèce?”

“Non. Ni l’un, ni l’autre. Mais les livres des sages, d’où qu’ils soient, m’ont donné le minimum pour me conduire. Je ne doute pas qu’un israélite soit plus que moi. Mais je suis heureuse dans mon sort qui me vient de Dieu. Que puis-je désirer de plus?

283.5 – J’ai tout trouvé en trouvant le Maître. Et je pense que cela a été ma destinée car réellement je vois que veille sur moi une puissance qui m’a marqué un grand destin que je n’ai fait que seconder, parce que je me rendais compte qu’il était bon.”

“Bon? Tu as été esclave et de maîtres cruels… Si le dernier t’avait reprise, par exemple, comment aurais-tu secondé le destin, toi, si sage?”

“Tu t’appelles Judas, n’est-ce pas?”

“Oui, eh bien?”

“Eh bien… rien. Je veux me souvenir de ton nom en plus de ton ironie. Prends garde que l’ironie est imprudente, même chez ceux qui sont vertueux… Comment aurais-je secondé le destin? Je me serais peut-être tuée. Car réellement, en certains cas, il vaut mieux mourir que vivre, bien que le philosophe dise qu’il n’est pas bien et qu’il est impie de se procurer ce bien par soi-même, car seuls les dieux ont le droit de nous appeler à eux.

Et c’est cette attente d’un signe des dieux pour le faire, qui m’a toujours empêchée de le faire dans les chaînes de mon triste sort. Mais alors, si j’avais été reprise par ce maître immonde, j’y aurais vu le signe suprême et j’aurais préféré la mort à la vie, J’ai une dignité, moi aussi, homme.”

“Et s’il te reprenait maintenant? Tu serais toujours dans les mêmes dispositions…”

“Maintenant je ne me tuerais plus. Maintenant je sais que les violences contre la chair ne blessent pas l’esprit qui ne consent pas. Maintenant je résisterais jusqu’à être brisée par la force, jusqu’à être tuée par la violence. Car cela aussi je le prendrais pour un signe de Dieu qui m’aurait appelée à Lui par cette violence. Et maintenant je mourrais tranquille, sachant que ce ne serait que pour perdre ce qui est périssable.”

“Tu as bien répondu, femme” dit Lazare, et Nicodème approuve lui aussi.

“Le suicide n’est jamais permis” dit l’Iscariote.

“Nombreuses sont les choses interdites, et on ne respecte pas l’interdiction. Mais toi, Syntica, tu dois penser que Dieu, comme Il t’a toujours guidée, t’aurait préservée même de la violence sur toi-même.

283.6 – Maintenant, va. Je te serais reconnaissant que tu cherches l’enfant et que tu me l’amènes” dit doucement Jésus.

La femme s’incline jusqu’à terre et s’en va. Tous la suivent du regard.

Lazare murmure:

“Et c’est toujours ainsi! Moi, je ne peux comprendre pourquoi les choses qui, en elle, ont été “vie”, ont été “mort” pour nous d’Israël. Si j’avais la possibilité de l’examiner encore; je verrais que l’hellénisme qui nous a corrompus, nous, déjà en possession d’une Sagesse, l’a sauvée, elle. Pourquoi?”

“Parce qu’admirables sont les voies du Seigneur et Lui les ouvre à ceux qui le méritent. Et maintenant, amis, je vous congédie puisque la soirée s’avance. Il me plaît que vous tous ayez entendu parler la grecque. En constatant comment Dieu se révèle aux meilleurs, tirez-en la conclusion que l’exclusion de toute personne qui n’appartient pas à Israël, des troupes de Dieu, est haineuse et dangereuse. Prenez-la comme règle pour l’avenir… Ne bougonne pas, Judas de Simon.

Et toi, Joseph, n’aie pas de scrupules déplacés. Vous n’êtes contaminés en rien, personne d’entre vous, pour avoir approché une grecque. Faites, faites, faites en sorte de ne pas approcher le démon et de ne pas lui donner l’hospitalité. Adieu, Joseph. Adieu, Nicodème. Pourrai-je vous voir encore pendant que je suis ici? Voici Marziam… Viens, mon enfant, salue les chefs du Sanhédrin. Que vas-tu leur dire?”

“La paix soit avec vous et… je dis encore: à l’heure de l’encens, priez pour moi.”

“Tu n’en as pas besoin, petit. Mais pourquoi justement à cette heure?”

“Parce que la première fois que je suis entré au Temple, avec Jésus, il m’a parlé de la prière du soir… La prière du soir est la liturgie de l'encens qui se déroulait au Temple (Cf. EMV 197.5). Un peu plus tard, Jésus va enseigner à Marziam la liturgie des heures que l'Église reprend, notamment dans la vie monastique (EMV 291.1). Oh! c’est si beau!…”

“Et toi, tu prieras pour nous? Quand?”

“Je prierai… je prierai matin et soir. Pour que Dieu vous préserve du péché pendant le jour et pendant la nuit.”

“Et que diras-tu, petit?”

“Je dirai: “Seigneur Très-Haut, fais de Joseph et de Nicodème des vrais amis de Jésus”. Et cela suffira, car celui qui est un véritable ami ne cause pas de douleur à l’ami. Et celui qui ne cause pas de douleur à Jésus est certain de posséder le Ciel”

“Que Dieu te conserve ainsi, mon enfant!” disent les deux membres du Sanhédrin. Puis saluent le Maître, puis la Vierge et Lazare en particulier, tous les autres ensembles, et ils s’en vont.