Elle était restée dans ses appartements, dédaigneuse. Elle avait renvoyé les mets royaux envoyés par Hérode dans de la vaisselle précieuse. Elle avait gardé seulement un plateau précieux plein de fruits, et en échange elle avait donné pour Hérode une amphore de vin drogué,.. Drogué… Ah! Ivre comme il l’était, sa nature vicieuse suffisait bien pour le pousser au crime!
Par ceux qui faisaient le service de la table nous avons su, qu’après la danse des mimes de la cour ou plutôt au milieu, Salomé avait fait irruption en dansant dans la salle du banquet, et les mimes, devant la princesse, s’étaient plaquées contre les murs. La danse était parfaite, nous a-t-on dit, lubrique et parfaite. Digne des hôtes… Hérode… Oh! peut-être un nouveau désir d’inceste fermentait en son intérieur!… Hérode, à la fin de cette danse dit, enthousiasmé, à Salomé: “Tu as bien dansé! Je jure que tu as mérité une récompense. Je jure que je te la donnerai. Je jure que je te donnerai tout ce que tu peux me demander. Je le jure en présence de tous. Et une parole de roi est fidèle, même sans serments. Demande donc ce que tu veux”.
Et Salomé, feignant l’embarras, l’innocence et la modestie, s’enveloppant de ses voiles, avec une moue pudique, après tant d’impudicité, dit:
“Permets-moi. ô grand, de réfléchir un moment. Je vais me retirer et puis je reviendrai, parce que ta faveur m’a troublée”… et elle se retira pour aller trouver sa mère.
Selma m’a dit qu’elle entra en riant et en disant:
“Mère, tu as gagné. Donne-moi le plateau” Hérodiade, avec un cri de triomphe, ordonna à l’esclave de remettre à sa fille le plateau qu’elle avait conservé auparavant, en disant: “Va, et reviens avec la tête haïe et je t’habillerai de perles et d’or”. Et Selma, horrifiée, obéit…
Salomé rentra en dansant dans la salle et, en dansant, alla se prosterner aux pieds du roi, Elle dit: “Sur ce plateau que tu as envoyé à ma mère, pour marquer que tu l’aimes et que tu m’aimes, je veux la tête de Jean. Et puis je danserai encore, puisque cela te plaît tant. Je danserai la danse de la victoire parce que j’ai vaincu! Je t’ai vaincu, roi! J’ai vaincu la vie et je suis heureuse!” Voilà ce qu’elle a dit et que nous a répété un échanson ami.
Et Hérode se troubla, pris entre deux décisions: être fidèle à sa parole, être juste. Mais il ne sut pas être juste, car c’est un injuste. Il fit signe au bourreau qui était derrière le siège royal, et celui-ci, ayant pris des mains de Salomé le plateau qu’elle présentait, descendit de la salle du festin vers les pièces du bas. Nous le vîmes, Jean et moi, traverser la cour… et peu après nous entendîmes le cri de Siméon: “Assassins!” et puis nous le vîmes repasser avec la tête sur le plateau… Jean, ton Précurseur était mort…”
270.6 – “Siméon, peux-tu me dire comment il est mort?” demande Jésus après un moment.
“Oui. Il était en prière… Il m’avait dit auparavant: “D’ici peu les deux envoyés vont revenir et ceux qui ne croient pas croiront. Mais, cependant, rappelle-toi que si je ne vivais plus à leur retour, comme quelqu’un qui est près de la mort, je te dis encore pour que tu le leur redises: ‘Jésus de Nazareth est le vrai Messie’ ”. Il pensait toujours à Toi… Le bourreau entra. Je criai à haute voix. Jean leva la tête et le vit, Il se leva et dit: “Tu ne peux que m’enlever la vie. Mais la vérité qui dure, c’est qu’il n’est pas permis de faire le mal”. Et il allait me dire quelque chose quand le bourreau fit tournoyer sa lourde épée, pendant que Jean était debout, et la tête tomba du buste avec un grand flot de sang qui rougit sa peau de chèvre et rendit blanc comme de la cire le visage maigre où les yeux restèrent vivants, ouverts, accusateurs. Elle roula à mes pieds… Je tombai en même temps que son corps, évanoui par le trop de douleur… Après… après… Après qu’Hérodiade l’eut lacérée, la tête fut jetée aux chiens. Mais nous la recueillîmes promptement et nous l’attachâmes avec le tronc dans un voile précieux. De nuit nous avons recomposé le corps et nous l’avons transporté hors de Machéronte. Nous l’avons embaumé dans un bosquet d’acacias tout près de là dès le lever du soleil avec l’aide d’autres disciples… Mais il fut encore pris pour être de nouveau lacéré. Car elle ne peut le détruire et elle ne peut lui pardonner… Et ses esclaves, craignant d’être mis à mort, ont été plus féroces que des chacals pour nous enlever cette tête.
270.7 – Si tu avais été là, Manahen…”
“Si j’y avais été… Mais c’est sa malédiction, cette tête… Cela n’enlève rien à la gloire du Précurseur même si le corps est incomplet. N’est-ce pas, Maître?”
“C’est vrai. Même si les chiens l’avaient détruit, sa gloire n’aurait pas changé.”
“Et sa parole n’a pas changé, Maître. Ses yeux, bien que blessés, lacérés, disent encore: “Cela ne t’est pas permis”. Mais nous l’avons perdu!” dit Mathias.
“Et maintenant nous sommes à Toi, parce que c’est ce que lui a dit, en disant aussi que tu le sais déjà.”
“Oui. Depuis des mois vous m’appartenez. Comment êtes-vous venus?”
“À pied, par étapes. Long, pénible le chemin, sous le soleil brûlant et parmi les sables brûlants, encore plus brûlant par la douleur. Il y a environ vingt jours que nous marchons…”
“Maintenant vous allez vous reposer.”
Manahen demande:
“Dites: est-ce que Hérode ne s’est pas étonné de mon absence?”
“Si. Il a été d’abord inquiet, puis furieux mais passée sa fureur, il a dit: “Un juge de moins”. C’est ce que nous a rapporté l’échanson ami.”
Jésus dit:
“Un juge de moins! Il a Dieu pour juge et cela lui suffit. Venez où nous dormons. Vous êtes fatigués et poussiéreux, vous trouverez des vêtements et des sandales de vos compagnons. Prenez-les, changez-vous. Ce qui appartient à l’un, appartient à tous. Toi, Mathias, qui es grand, tu peux prendre l’un de mes vêtements. Puis nous pourvoirons. Dans la soirée, puisque c’est la veille du sabbat, mes apôtres viendront. La semaine prochaine Isaac viendra avec ses disciples, puis viendront Benjamin et Daniel, après les Tabernacles, Élie, Joseph et Lévi viendront aussi. Il est temps qu’aux douze s’unissent les autres. Allez maintenant vous reposer.”
Manahen les accompagne et puis revient.
270.8 – Jésus reste avec Manahen. Il s’assied, pensif, visiblement attristé, la tête inclinée sur la main, le coude appuyé sur le genou pour le soutenir. Manahen est assis près de la table et ne bouge pas. Mais il est sombre. Son visage est une tempête.