264 – Une journée de Judas Iscariote à Nazareth

27 août 1945

Le lundi 27 août 1945.

264.1 – La maison de Nazareth serait la plus indiquée pour élever l’esprit. Là, c’est la paix, le silence, l’ordre. La sainteté semble se dégager de ses pierres, s’exhaler des plantes du jardin, pleuvoir du ciel serein qui la couvre comme une coupole céleste. En réalité, elle émane de Celle qui l’habite et s’y déplace, agile et silencieuse avec des gestes juvéniles, intacts, avec le pas léger qu’elle avait quand elle y entra comme épouse et le même doux sourire apaisant et caressant.

Le soleil, à cette heure matinale, couvre la maison sur le côté droit, celui qui s’appuie à la première ondulation des collines et seuls les sommets des arbres en bénéficient, et tout d’abord les oliviers qu’on a plantés pour retenir la terre du talus avec leurs racines, les oliviers qui ont survécu, tordus, puissants, dont les branches les plus grosses s’élèvent vers le ciel comme si elles invoquaient sa bénédiction ou si elles aussi priaient de ce lieu de paix, les oliviers survivants de l’oliveraie de Joachim, aux arbres autrefois nombreux qui poursuivaient leur route de voyageurs en prière jusqu’aux champs lointains où l’oliveraie et les champs faisaient place aux pâturages, aujourd’hui réduits à quelques arbres restés à la limite de la propriété mutilée de Joachim.

En bénéficient ensuite l’amandier et les pommiers, grands et puissants, qui ouvrent sur le jardin l’ombrelle de leurs branches, en troisième lieu c’est le grenadier qui boit ses rayons, et enfin le figuier tout contre la maison quand déjà le soleil caresse les fleurs et les légumes bien soignés dans les plates-bandes rectangulaires et le long des haies disposées sous le couvert de la tonnelle chargée de grappes.

Les abeilles bourdonnent, gouttes d’or qui volent sur tout ce qui peut leur donner des sucs doux et parfumés. Il y a une petite pousse de chèvrefeuille qu’elles prennent d’assaut et des fleurs en forme de campanules qui forment des touffes, et dont j’ignore le nom, qui sont en train de se refermer - sans doute des fleurs nocturnes - au parfum pénétrant. Les abeilles se hâtent de sucer ces fleurs, avant que leurs pétales se replient dans le sommeil de la corolle.

264.2 – Marie va avec légèreté des nids des colombes à la petite fontaine qui coule près de la petite grotte, de celle-ci à la maison pour ses occupations, et pourtant dans son travail elle trouve le moyen d’admirer les fleurs ou les colombes qui sautillent dans les sentiers ou décrivent un cercle au-dessus de la maison et du jardin.

Judas Iscariote rentre, chargé de plantes et de boutures En EMV 442, Judas se trouvera de nouveau chez Marie à Nazareth. .

“Je te salue, Mère. Ils m’ont donné tout ce que je voulais. J’ai fait vite pour qu’elles ne souffrent pas, mais j’espère qu’elles s’enracineront comme le chèvrefeuille. L’an prochain, tu auras un jardin qui ressemblera à une corbeille de fleurs, et ainsi, tu te souviendras du pauvre Judas et de son séjour ici” dit-il en sortant avec précaution d’un sac des plantes avec leurs racines entourées de terre et de feuilles humides, et d’un autre sac des boutures. Curieusement Judas, dans une scène ultérieure, se met à planter de la même façon alors que, comme ici, il s'est engagé dans la trahison (EMV 530) Il montre aussi, dans ce contexte, la même propension à soliloquer.

“Je te remercie, Judas, vraiment. Tu ne peux savoir comme je suis heureuse d’avoir ce chèvrefeuille près de la petite grotte. Quand j’étais toute petite, là-bas, au bout de ces champs qui étaient alors à nous, il y en avait une encore plus belle. Des lierres et des chèvrefeuilles la couvraient de branches et de fleurs, faisant un rideau et un abri pour les lys minuscules qui poussaient jusqu’à l’intérieur de la grotte qui était toute verte sous la fine broderie des capillaires. Car là il y avait justement une source… Au Temple, je pensais toujours à cette grotte et, je te le dis, quand je priais devant le Voile du Saint, moi, vierge du Temple, je ne sentais pas davantage la présence de Dieu. Bien plus, je dois dire que là-bas me revenaient comme un songe les doux entretiens de mon esprit avec le Seigneur…

Mon Joseph m’a fait trouver celle-ci, avec un filet d’eau pour mon utilité, mais davantage pour me donner la joie d’une petite grotte qui était la copie de l’autre… Il était bon, Joseph, jusque dans les plus petites choses… Et il y avait planté un chèvrefeuille, et le lierre qui vit encore, alors que le premier est mort pendant les années d’exil… Puis il en avait planté un autre, mais il est mort il y a trois ans. Maintenant, tu l’as remplacé. Il a pris, tu vois? Tu es un excellent jardinier.”

“Oui, quand j’étais enfant, j’aimais énormément les plantes et maman m’apprenait à en prendre soin… Maintenant je redeviens enfant à tes côtés, Mère, et je retrouve mes talents d’autrefois. Pour te faire plaisir. Tu es si bonne avec moi!…” répond Judas en travaillant d’une main experte à placer ses plantes aux endroits les plus favorables.

Et il va mettre, près de la haie des fleurs de nuit, des mottes de racines dont je ne sais si ce sont des muguets ou d’autres fleurs.

“Ici, elles seront bien, dit-il en rabattant avec une binette une légère couche de terre sur les racines enterrées. Il ne leur faut pas beaucoup de soleil. Le serviteur d’Eléazar ne voulait pas me les donner, mais j’ai tant insisté qu’il me les a cédées.”

“Ces jasmins d’Inde aussi, ils ne voulaient pas les donner à Joseph. Mais il leur a fait des travaux gratuits pour me les procurer. Ils n’ont pas cessé de prospérer.”

“Voilà qui est fait, Mère. Je les arrose et tout ira bien.” Il arrose et puis se lave les mains à la fontaine.

264.3 – Marie le regarde, si différent de son Fils et aussi si différent du Judas de certaines heures de bourrasque. Elle le scrute, réfléchit, s’en approche, et lui mettant la main sur le bras, lui demande doucement:

“Tu vas mieux, Judas? En ton esprit, je veux dire.”

“Oh! Mère! Tellement mieux! Je suis en paix, et tu le vois. Je trouve plaisir et salut dans les choses humbles et dans mon séjour près de toi. Je ne devrais jamais sortir de cette paix, de ce recueillement. Ici… comme il est loin de cette maison, le monde!…”

Et Judas regarde le jardin, les arbres, la petite maison… Il achève:

“Mais si je restais ici, je ne serais jamais un apôtre. Et moi, je veux l’être…”

“Pourtant, crois-le, il te vaudrait mieux être une âme juste qu’un apôtre injuste. Si tu comprends que le contact avec le monde te trouble, si tu comprends que les louanges et les honneurs que reçoit l’apôtre te font du mal, renonce, Judas. Il vaut mieux pour toi être un simple fidèle auprès de mon Jésus qu’un apôtre pécheur.”

Judas baisse la tête, pensif. Marie le laisse à ses réflexions et rentre à la maison pour ses occupations.

Judas reste immobile pendant un moment, puis se promène de long en large sous la tonnelle. il a les bras croisés, la tête basse. il réfléchit, réfléchit et se met à monologuer et à faire des gestes, tout seul… Un monologue incompréhensible. Mais les gestes sont ceux d’un homme dont les idées se heurtent violemment. il semble supplier et repousser, ou bien il se plaint, ou il maudit quelque chose, passant de l’expression de quelqu’un qui s’interroge à celle d’un homme apeuré, angoissé, jusqu’à prendre le visage de ses pires moments avec lequel il s’arrête brusquement au milieu du sentier en restant ainsi pendant un moment, avec un visage de véritable démon… Et puis, il porte les mains à son visage et s’enfuit sur le talus des oliviers, hors de la vue de Marie. Il pleure, le visage caché dans ses mains, jusqu’à ce qu’il se calme et reste assis, le dos appuyé à un olivier, comme abasourdi…