Des oiseaux nocturnes se déplacent dans leur vol silencieux autour de la maison de Suzanne, en quête de mouches, rasant aussi les personnes assises sur la terrasse autour d’une lampe qui projette une légère lumière jaunâtre sur les visages des personnes rassemblées autour de Jésus. Marthe, qui doit avoir grand’peur des chauves-souris Le texte italien original parle de pipistrelle. En Palestine, il s'agit de la pipistrelle géante (pipistrelle de Kuhl) qui explique la terreur de Marthe. Les pipistrelles communes sont beaucoup plus petites. , jette un cri chaque fois que l’une d’elles l’effleure. De son côté, Jésus se préoccupe des papillons que la lampe attire et, de sa longue main, il cherche à les éloigner de la flamme.
“Ce sont des bêtes absolument stupides, les unes comme les autres” dit Thomas. “Les premières nous prennent pour des mouches, les secondes prennent la flamme pour un soleil et s’y brûlent. Elles n’ont même pas l’ombre d’une cervelle.”
“Ce sont des animaux. Tu veux qu’ils raisonnent?” dit l’Iscariote.
“Non. Je voudrais qu’elles aient au moins l’instinct.”
“Elles n’ont pas le temps de l’acquérir. Je parle des papillons, car au premier essai, ils sont bel et bien morts. L’instinct s’éveille et se développe après les premières surprises douloureuses” commente Jacques d’Alphée.
“Et les chauves-souris? Elles devraient l’avoir car elles vivent des années. Elles sont stupides, voilà” réplique Thomas.
“Non, Thomas, pas plus que les hommes, Même les hommes semblent souvent de stupides chauves-souris. Ils volent, ou plutôt ils volettent comme s’ils étaient ivres autour de choses qui ne servent qu’à faire souffrir.
243.7 – Voilà: mon frère, en agitant son manteau, en a abattu une. Donnez-la-moi” dit Jésus.
Jacques de Zébédée, au pied duquel est tombée la chauve-souris qui, maintenant, étourdie, s’agite sur le sol avec des mouvements désordonnés, la prend avec deux doigts par une des ailes membraneuses et, la tenant en l’air comme si c’était un chiffon sale, la met sur les genoux de Jésus.
“La voilà, l’imprudente. Laissez-la faire, et vous verrez qu’elle se ressaisit mais ne se corrige pas.”
“Un singulier sauvetage, Maître. Moi, je l’aurais tuée” dit l’Iscariote.
“Non. Pourquoi? Elle aussi a une vie et elle y tient” dit Jésus.
“On ne dirait pas. Ou bien elle ne sait pas qu’elle l’a, ou bien elle n’y tient pas. Elle la met en danger!”
“Ah! Judas! Judas! Comme tu serais sévère avec les pécheurs, avec les hommes! Même les hommes savent qu’ils ont une et une vie, et ils n’hésitent pas à mettre en péril l’une et l’autre.”
“Nous avons deux vies?”
“Celle du corps et celle de l’esprit, tu le sais.”
“Ah! Je croyais que tu faisais allusion aux réincarnations. Il y en a qui y croient.”
“Il n’y a pas de réincarnation, mais il y a deux vies. Et pourtant l’homme les met en danger toutes les deux. Si tu étais Dieu, comment jugerais-tu les hommes qui sont doués de raison en plus de l’instinct?”
“Sévèrement. À moins qu’il ne s’agisse d’hommes diminués intellectuellement.”
“Tu ne considérerais pas les circonstances qui rendent fou moralement?”
“Je n’en tiendrais pas compte.”
“De sorte que toi, tu n’aurais pas pitié de quelqu’un qui connaît Dieu et la Loi et qui pourtant pèche.”
“Je n’en aurais pas pitié, car l’homme doit savoir se conduire.”
“Devrait.”
“Doit, Maître. C’est une honte impardonnable qu’un adulte tombe surtout dans certains péchés, d’autant plus qu’aucune force ne l’y pousse.”