“Je ne les traite pas mal. Je veux qu’elles obéissent, mais je n’emploie pas le fouet et je les nourris bien. Une bête mal nourrie ne travaille pas, dit-on. Mais même l’homme mal nourri n’est pas un bon travailleur. Et puis, elles sont nées dans la maison. Je les ai vues toutes petites. Maintenant il ne reste qu’elles parce que je suis très vieux, sais-tu? Presque quatre-vingt ans, Elles et Geteo c’est ce qui me reste de ma maison d’autrefois. J’y suis attaché comme à mes meubles. Elles me fermeront les yeux…”

“Et puis?”

“Et puis… Mais! Je ne sais pas. Elles entreront en service et la maison se défera. Cela me déplaît. Elle est devenue riche, grâce à mon travail. Cette terre redeviendra sableuse, stérile… Cette vigne… Nous l’avons plantée, ma femme et moi. Et ce rosier… égyptien, Seigneur. C’est l’odeur de mon épouse que je sens en lui… Il me semble que c’est un fils… le fils unique qui est enterré, poussière désormais à ses pieds… Douleurs… Il vaut mieux mourir jeune et ne pas voir cela et la mort qui arrive…”

“Ton fils n’est pas mort, ni ta femme. L’esprit survit. La chair est morte. La mort ne doit pas effrayer. Elle est vie, la mort pour qui espère en Dieu et vit en juste. Penses-y…Je vais en ville. Je reviendrai ce soir et je te demanderai ce portique pour dormir avec les miens.”

“Non, Seigneur. J’ai plusieurs chambres vides. Je te les offre.”

Judas met de l’argent sur la table.

“Non. Je n’en veux pas. Je suis de cette terre qui vous est odieuse, mais je suis peut-être meilleur que ceux qui nous dominent. Adieu, Seigneur.”

“Paix à toi, Ananias.”

Les deux esclaves sont accourues avec Geteo, un homme robuste, ancien paysan, pour le voir partir:

“Paix aussi à vous. Soyez-bons. Adieu” et Jésus effleure les cheveux crépus de Nubi et ceux luisants et raides d’Anibé, il sourit à l’homme et s’en va.

218.6 – Peu après, ils entrent dans Ashqelôn par la rue au double portique qui va tout droit au centre de la ville et qui singe Rome avec ses bassins et ses fontaines, avec ses places qui servent de Forum, avec ses tours le long de l’enceinte et partout le nom d’Hérode mis par lui-même pour s’applaudir étant donné que les Ascalonites ne l’applaudissent pas. Il y a beaucoup de circulation et elle augmente à mesure que l’heure avance et qu’on approche du centre de la cité, ouverte, aérée, avec des échappées de lumière sur la mer qui paraît enfermée comme une turquoise dans une tenaille de corail rose par les maisons éparses le long de l’arc profond qui forme la côte, non pas un golfe, mais un arc véritable, une portion de cercle que le soleil teint toute entière d’un rose très pâle.

“Partageons-nous en quatre groupes. Je pars, ou plutôt je vous laisse aller. Puis je choisirai. Allez. Après la neuvième heure, on se retrouve à la Porte par où nous sommes entrés. Soyez prudents et patients.”

Et Jésus les regarde partir, resté seul avec Judas Iscariote qui a déclaré qu’il ne leur parlera pas parce qu’ils sont pires que des païens. Mais quand il s’est rendu compte que Jésus veut aller çà et là sans parler, alors il change d’avis et il dit:

“Te déplaît-il de rester seul? Moi, j’irais avec Matthieu, Jacques et André. Ce sont les moins capables…”

“Vas-y. Adieu.”

Et Jésus seul, fait un tour dans la ville, se promenant en long et en large, anonyme au milieu des gens occupés qui ne le remarquent même pas, Seuls deux ou trois enfants curieux le dévisagent et une femme à la tenue provocante va résolument à sa rencontre avec un sourire plein de sous-entendus. Mais Jésus la regarde si sévèrement qu’elle devient rouge comme la pourpre et s’en va en baissant les yeux. Au coin de la ruelle se retourne encore, et comme un homme du peuple qui a observé la scène lui lance une plaisanterie mordante et méprisante à cause de son peu de succès, alors elle s’enveloppe dans son manteau et s’enfuit.

Les enfants, au contraire, tournent autour de Jésus, le regardent, sourient en le voyant sourire. L’un d’eux plus hardi Lui demande:

“Qui es-tu?”

“Jésus” répond-il en le caressant.

“Que fais-tu?”

“J’attends des amis.”

“D’Ashqelôn?”

“Non, de mon pays et de la Judée.”

“Es-tu riche? Moi, oui. Mon père a une belle maison et, à l’intérieur, il fait des tapis. Viens voir. C’est tout près d’ici.”

Et Jésus s’en va seul avec l’enfant. Il entre sous un porche très long qui est comme un chemin couvert. Au fond, rendu plus vif par la pénombre du porche, resplendit un coin de la mer, tout illuminé par le soleil.