“Le pont est plus en amont, là où passe la route qui va de Ptolémaïs à En-Gannim (Engannim)…”

Jésus revient docilement en arrière et franchit le cours d’eau sur un solide pont de pierre. Tout de suite après se présentent d’autres petites montagnes et des collines, mais de peu d’importance.

“Serons-nous dans la soirée à En-Gannim?” demande Philippe.

“Certainement. Mais… maintenant nous avons le petit. Es-tu fatigué, Yabeç?” demande affectueusement Jésus. “Sois sincère comme un ange.”

“Un peu, Seigneur, mais je m’efforcerai de marcher.”

“Cet enfant est affaibli” dit l’homme d’En-Dor avec sa voix gutturale.

“Bien sûr! s’exclame Pierre. Avec la vie qu’il mène depuis quelques mois! Viens que je te prenne dans mes bras.”

“Oh! non, seigneur. Ne te fatigue pas. Je puis encore marcher.”

“Viens, viens. Tu n’es sûrement pas lourd. Tu ressembles à un oiseau mal nourri”

Et Pierre le hisse à cheval sur ses épaules carrées, en lui tenant les jambes. Ils marchent rapidement car le soleil donne maintenant à plein et invite à activer la marche vers les collines ombragées.

192.3 - Ils s’arrêtent dans un pays que j’entends appeler Mageddo, pour prendre de la nourriture et se reposer près d’une fontaine très fraîche et très bruyante à cause de la quantité d’eau qui s’en déverse dans un bassin de pierre sombre.

Mais personne du pays ne s’intéresse aux voyageurs, anonymes au milieu des autres pèlerins plus ou moins riches qui vont à pied ou à âne ou à mulet vers Jérusalem pour la Pâque. Il y a déjà un air de fête et beaucoup d’enfants se trouvent avec les voyageurs, très gais à la pensée de la cérémonie de la majorité.

Deux petits garçons de situation aisée viennent jouer près de la fontaine pendant que Yabeç s’y trouve avec Pierre qui l’amène de partout avec lui en l’attirant par mille petites choses. Ils demandent au garçon:

“Tu y vas toi aussi pour être fils de la Loi?”

Yabeç répond timidement: “Oui” mais se cache presque derrière Pierre.

“C’est ton père? Tu es pauvre, n’est-ce pas?”

“Je suis pauvre, oui.”

Les deux garçons, peut-être fils de pharisiens, le considèrent avec ironie et curiosité et lui disent:

“Ça se voit.”

De fait cela se voit… Son petit vêtement est bien misérable!

Peut-être l’enfant a grandi et bien que l’ourlet de l’habit, d’une couleur marron que les intempéries ont délavée, ait été défait, le vêtement arrive à peine au milieu de ses petites jambes brunes, laissant à découvert les petits pieds mal chaussés de deux sandales déformées tenues par des ficelles qui doivent torturer ses pieds.

Les garçons, rendus impitoyables par l’égoïsme propre à de nombreux enfants et par la cruauté d’enfants qui ne sont pas foncièrement bons, disent:

“Oh! alors tu n’auras pas un habit neuf pour ta fête! Nous, au contraire!… N’est-ce pas, Joachim? Moi tout rouge avec un manteau pareil. Lui, de son côté, couleur de ciel et nous aurons des sandales avec des boucles d’argent et une ceinture précieuse et un thalet (Taleth) Taleth ou Talit : Châle de prière dont les juifs se couvrent la tête. Il comporte généralement des bandes de couleur et est bordé de Tsitsit (franges). retenu, par une lame d’or et…”

”… et un cœur de pierre, je le dis, moi!” s’exclame Pierre qui a fini de se rafraîchir les pieds et qui remplit d’eau toutes les gourdes. “Vous êtes méchants! La cérémonie et l’habit ne valent rien, si le cœur n’est pas bon. Je préfère mon enfant. Débarrassez la place, orgueilleux! Allez chez les riches et respectez ceux qui sont pauvres et honnêtes.

192.4 - Viens, Yabeç! Cette eau est bonne pour les pieds fatigués. Viens que je te les lave. Après tu marcheras mieux. Oh! ces ficelles comme elles t’ont fait du mal! Il ne faut plus que tu marches. Je te porterai dans mes bras jusqu’à ce que nous soyons à En-Gannim. Là je trouverai un marchand de sandales et je t’achèterai une paire de sandales neuves.”