“Mais nous allons perdre du temps! La Pâque est proche! Il y a toujours des retards pour des raisons diverses.”

Un autre chœur de lamentations s’élève vers le ciel. Je ne sais comment Jésus peut avoir tant de patience.

Il dit, sans faire de reproches à personne:

“Je vous en prie, ne m’apportez pas d’obstacles! Comprenez mon besoin d’aimer et d’être aimé. Je n’ai que ce réconfort sur la terre: aimer et faire la volonté de Dieu.”

“Et nous y allons d’ici? N’était-ce pas plus beau d’y aller par Nazareth?”

“Si je vous l’avais proposé, vous vous seriez rebellés. Personne ne me croira dans ces parages… et je le fais pour vous… qui avez peur.”

“Peur? Ah! non! Nous sommes prêts à combattre pour Toi.”

“Priez le Seigneur de ne pas vous mettre à l’épreuve. Je vous sais bagarreurs, rancuniers, avec la manie de vous en prendre à ceux qui m’attaquent, de mortifier le prochain. Tout cela, je le sais. Mais que vous soyez courageux, je ne le sais pas. Pour Moi, je m’en serais allé et même seul par la route ordinaire et rien ne me serait arrivé, car ce n’est pas l’heure. Mais j’ai pitié de vous, mais j’obéis à ma Mère et, oui, même cela, mais je ne veux pas blesser le pharisien Simon. Je ne les blesserai pas. Mais eux me blesseront.”

“Et d’ici où passe-t-on? Je ne connais pas cette région” dit Thomas.

“Nous rejoignons le Thabor, nous le longeons en partie et en passant près d’En-Dor, nous allons à Naïm. De là, dans la plaine d’Esdrelon. Ne craignez pas!… Doras, fils de Doras et Yokhanan sont déjà à Jérusalem.”

187.4 – “Oh! ce sera beau! On dit que du sommet, à un certain point, on voit la Grande Mer, celle de Rome. Cela me plaît tant! Tu nous amènes la voir?” Jean prie Jésus avec son beau visage d’enfant tourné vers Lui.

“Pourquoi as-tu tant de plaisir à la voir?” lui demande Jésus en le caressant.

“Je ne sais pas… parce qu’elle est grande et qu’on n’en voit pas la fin… Elle me fait penser à Dieu… Quand nous avons été sur le Liban, j’ai vu la mer pour la première fois parce que je n’avais jamais été ailleurs que le long du Jourdain ou sur notre petite mer… et j’ai pleuré d’émotion. Tant d’azur! Tant d’eau! Et qui ne déborde jamais!… Quelle chose merveilleuse! Et les astres qui sur la mer dessinent des routes lumineuses… Oh! ne riez pas de moi! Je regardais le chemin d’or du soleil jusqu’à en être ébloui, le chemin argenté de la lune jusqu’à n’avoir plus dans les yeux que son éclatante blancheur, et je les voyais se perdre dans le lointain.

Ces chemins me parlaient. Ils me disaient: “Dieu est dans ce lointain infini et ce sont les chemins de feu et de pureté qu’une âme doit suivre pour aller à Dieu. Viens. Plonge-toi dans l’infini, en ramant sur ces deux chemins, et tu trouveras l’Infini”.

“Tu es poète, Jean” dit Thaddée admiratif.

“Je ne sais pas si c’est de la poésie. Je sais que cela m’enflamme le cœur.”

“Mais la mer tu l’as vue aussi à Césarée et à Ptolémaïs, et de bien près. Nous étions sur la rive! Je ne vois pas la nécessité de faire tant de chemin pourvoir une autre étendue de mer. Au fond… nous sommes nés sur l’eau…” observe Jacques de Zébédée.

“Et nous y sommes aussi maintenant, malheureusement!” s’exclame Pierre, qui distrait un moment pour écouter Jean, n’a pas vu une flaque traîtresse et s’y est enfoncé copieusement… On rit, et Pierre le premier.

Mais Jean répond:

“C’est vrai, mais d’en haut c’est plus beau. On voit plus large et plus loin. On pense plus haut et plus vaste… On désire… on songe…” et vraiment Jean rêve déjà… Il regarde devant lui, sourit à son rêve… On dirait une rose carnée, humide d’une très fine rosée, tant sa peau lisse et claire de jeune blond prend un velouté carné couvert d’une légère sueur qui le fait encore plus semblable à un pétale de rose.

“Que désires-tu? À quoi rêves-tu?” demande doucement Jésus à son préféré.

On dirait un père qui interroge doucement son cher petit qui parle dans un doux sommeil. C’est vraiment à l’âme de Jean que Jésus parle, tant sa question se fait douce pour ne pas déchirer le rêve amoureux.

“Je désire aller sur cette mer infinie… vers d’autres terres qui sont au-delà… Je désire y aller pour parler de Toi… Je rêve, je rêve d’un voyage à Rome, en Grèce, vers des lieux ténébreux pour y apporter la Lumière… pour que ceux qui vivent dans les ténèbres prennent contact avec Toi et vivent en communion avec Toi, Lumière du monde… Je rêve à un monde meilleur… de le rendre meilleur en te faisant connaître, c’est-à-dire par la connaissance de l’Amour qui crée la bonté, qui rend pur, qui rend héroïque, un monde où l’on s’aime en ton Nom par-dessus la haine, par-dessus le péché, la chair, le vice de l’esprit, par-dessus l’or, par-dessus toute chose élève ton Nom, la Foi en Toi, ta Doctrine…

Je rêve d’être avec ces frères, mes frères et d’aller à travers la mer de Dieu, sur des chemins de lumière pour te porter Toi… comme autrefois ta Mère t’a porté parmi nous quand tu venais des Cieux… Je rêve… je rêve d’être le petit enfant qui, ne connaissant autre chose que l’amour, est tranquille, même devant les tourments… et chante pour réconforter les adultes qui réfléchissent trop et qui va de l’avant… à la rencontre de la mort avec un sourire… à la rencontre de la gloire avec l’humilité de celui qui ne sait pas ce qu’il fait, mais qui sait seulement qu’il va vers Toi, Amour…”

Les apôtres ont retenu leur respiration durant l’extatique confession de Jean… Arrêtés là où ils étaient, ils regardent le plus jeune qui parle avec ses yeux voilés par les paupières comme par un voile jeté sur l’ardeur qui s’élève de son cœur. Ils regardent Jésus qui se transfigure dans la joie de se retrouver si complètement dans son disciple…

Quand Jean se tait, tout en restant un peu incliné – cela rappelle la grâce de l’humble Marie à l’Annonciation de Nazareth - Jésus l’embrasse sur le front en disant:

“Nous irons voir la mer pour te faire rêver encore à l’avenir de mon Royaume dans le monde.”

187.5 – “Seigneur… après tu as dit que nous allons à En-Dor. Alors, fais-moi plaisir à moi aussi… pour me faire passer l’amertume du jugement de cet enfant…” dit l’Iscariote.

“Oh! tu y penses encore?” demande Jésus.

“Toujours. Je me sens diminué à tes yeux et à ceux de mes compagnons. Je réfléchis à ce que vous pouvez penser…”

“Comme tu te fatigues le cerveau pour rien! Pour Moi, je ne pensais même plus à cette bagatelle et pour les autres, c’était sûrement la même chose. C’est toi qui en ramènes le souvenir… Tu es un enfant habitué seulement aux caresses et la parole d’un enfant t’est apparue comme la condamnation d’un juge. Mais ce n’est pas cette parole que tu dois craindre, mais plutôt ta conduite et le jugement de Dieu. Mais pour te persuader que tu m’es cher comme avant, comme toujours, je te dis que je vais te faire ce plaisir. Que veux-tu voir à Endor? C’est un pauvre endroit parmi les rochers…”

“Je te le dirai. Accepte de m’y conduire”.

“C’est bien. Mais attention à ne pas en souffrir après…”

“Si, pour lui, voir la mer ne peut le faire souffrir, voir En-Dor ne peut me nuire.”

“Voir?…Non, mais c’est le désir de ce que tu cherches à voir en voyant, qui peut te faire du mal. Mais nous irons…”

Ils reprennent la route en direction du Thabor Ce que dira Jésus à ses apôtres sur le Mont Thabor, sera révélé par Jean au chapitre EMV 244: Ce n'est rien moins que le Prologue de Jean : "Au commencement était le Verbe. dont la masse apparaît toujours plus proche alors que le sol se dépouille de son aspect marécageux, devient solide et a une végétation plus clairsemée faisant place à des plantes plus élevées ou à des buissons d’aubépines et de ronces qui rient avec leurs frondaisons nouvelles et leurs fleurs précoces.