“Je ne te comprends pas.”

“Tu comprendras.”

Les autres disciples, qui s’étaient approchés et ont entendu, conversent entre eux.

Jésus se retourne:

“En vérité je vous dis que, par un supplice ou un autre, vous serez tous mis à l’épreuve. Pour l’instant c’est celui du renoncement à vos aises, à vos affections, à vos intérêts. Après, ce sera un sacrifice de plus en plus vaste, jusqu’au sacrifice suprême qui vous ceindra d’un diadème immortel. Soyez fidèles. Mais vous le serez tous. C’est le sort qui vous attend.”

“Nous serons mis à mort par les Juifs, par le Sanhédrin, peut-être à cause de l’amour que nous avons pour Toi?”

“Jérusalem lave les seuils de son Temple avec le sang de ses prophètes et de ses saints. Mais le monde aussi attend d’être lavé… Il s’y trouve des temples et des temples de divinités horribles. Ils seront dans l’avenir des temples du vrai Dieu, et la lèpre du paganisme sera purifiée avec l’eau lustrale faite avec le sang des martyrs.”

“Oh! Dieu Très-Haut! Seigneur! Maître! Je ne suis pas digne d’un pareil sort! Je suis faible! J’ai peur du mal! Oh! Seigneur!…Plutôt renvoie ton inutile serviteur ou bien, donne-moi, Toi, la force. Je ne voudrais pas qu’on te défigure, Maître, à cause de ma lâcheté.”

Pierre s’est jeté aux pieds du Maître et le supplie d’une voix qui révèle vraiment son cœur.

“Lève-toi, mon Pierre. N’aie pas peur. Tu as encore beaucoup de chemin à faire… et l’heure viendra où tu ne voudras plus qu’accomplir le dernier sacrifice. Et alors tu auras toute la force venant du Ciel et de toi-même. Je serai là plein d’admiration à te regarder.”

“Tu le dis… et je le crois. Mais je suis un si pauvre homme!”

103.3 – Ils se remettent à marcher…et après une assez longue interruption, je recommence à avoir la vision quand déjà ils ont quitté la plaine pour gravir une montagne boisée sur un chemin qui ne cesse de monter. Ce ne doit pourtant pas être le même jour, car précédemment la matinée était torride et maintenant c’est une belle aurore naissante qui sur toutes les tiges d’herbes, allume des diamants liquides. On a franchi des bois et encore des bois de conifères, on les domine de plus haut et, comme des dômes de verdure, ils accueillent entre leurs troncs les pèlerins infatigables.

Vraiment ce Liban est une chaîne extraordinaire. Je ne sais si le Liban c’est tout cet ensemble ou bien cette seule montagne. Je sais que je vois des massifs boisés qui se dressent en un enchevêtrement de crêtes et d’escarpements, de vallées et de plateaux le long desquels courent, pour retomber ensuite dans les vallées des torrents qui semblent des rubans d’argent légèrement verts azurés. Des oiseaux de toutes sortes remplissent de leurs chants et de leurs vols les bois de conifères. On respire à cette heure matinale tout un parfum de résine. En se tournant vers la vallée, ou plutôt vers l’occident, on aperçoit la mer qui rit au loin, immense, paisible, solennelle, et toute la côte qui s’étend au nord, au sud avec ses villes, ses ports et les rares cours d’eau qui se jettent dans la mer, en traçant à peine une virgule brillante sur la terre aride avec leur peu d’eau que le soleil d’été sèche, et une traînée jaunâtre sur l’azur de la mer.

“Ce sont de beaux paysages.” observe Pierre.

“Il ne fait plus aussi chaud.” dit Simon.

“Avec ces arbres, le soleil nous gêne peu…” ajoute Matthieu.

103.4 – “C’est ici qu’on a pris les cèdres du Temple?” demande Jean.

“Oui, c’est ici. Ce sont ces forêts qui donnent les bois les plus beaux. Le maître de Daniel et de Benjamin en possède un très grand nombre sans compter des riches troupeaux. On les scie sur place et on les porte à la vallée par ces canaux ou à la main. C’est un travail difficile quand les troncs doivent être employés tout entier comme ce fut le cas pour le Temple. Mais le patron paie bien et il a beaucoup de gens à son service. Et puis, il est assez bon. Il n’est pas comme ce féroce Doras. Pauvre Jonas!” répond Jonathas.

“Mais comment se fait-il que ses serviteurs sont presque des esclaves? Je disais à Jonas: “Mais laisse-le en plan et viens avec nous. Simon de Jonas aura toujours du pain pour toi”; mais il répondait: “Je ne peux si je ne me rachète pas”. Qu’est-ce que c’est que cette histoire?”

“Voilà comment opère Doras, et il n’est pas le seul en Israël: quand il découvre un bon serviteur, il l’amène par une subtile astuce, à devenir esclave, Il lui met sur son compte des sommes inexactes que le pauvret ne peut payer, et quand il arrive à une certaine somme, il dit: “Maintenant tu es mon esclave pour dettes”

“Oh! quelle honte! Et c’est un pharisien!”

“Oui. Et Jonas, tant qu’il a eu des économies, il a pu payer… puis… Une année, ce fut la grêle, une autre la sécheresse. Le blé et la vigne rapportèrent peu de chose et Doras multiplia la perte par dix et encore par dix… Puis Jonas fut malade par excès de travail. Et Doras lui prêta une somme pour qu’il se soigne, mais il exigea le douze pour un, et Jonas n’ayant pas de quoi lui rendre, il l’ajouta au reste. Bref: quelques années après, il devint esclave pour les dettes. Et il ne le laissera jamais partir… Il trouvera toujours des raisons et de nouvelles dettes… ” Jonathas est triste en pensant à son ami.

“Et ton maître ne pouvait-il pas… ”

“Quoi? Le faire traiter en homme? Et qui peut se mettre à dos les pharisiens? Doras en est un des plus puissants. Je crois qu’il est parent aussi du Grand-Prêtre… Du moins, on le dit. Une fois, quand Jonas subit une bastonnade mortelle et que je l’appris, je pleurai tant que Kouza me dit: “Je le rachète moi pour te faire plaisir”.Mais Doras lui rit au nez et ne voulut rien savoir. Eh! cet homme… il a les terres les plus riches d’Israël… mais, je te le jure: elles sont engraissées par le sang et les larmes de ses serviteurs.”

Jésus regarde le Zélote et le Zélote le regarde. Tous les deux sont attristés.