“C’est la mère de Jude et de Jacques. Elle veut te parler, mais sans être vue. Comment faire?”

“Ainsi: j’entre dans la maison comme pour me reposer et vous tous allez distribuer l’obole aux pauvres. Prends aussi l’argent de la taxe dont il n’a pas voulu. Va.”

Jésus fait un signe pour les congédier tous, pendant que Pierre se charge de les persuader d’aller avec lui.

“Où est la mère, femme” demande Jésus à l’épouse de Pierre.

“Sur la terrasse, Maître. Il y a encore de l’ombre et de la fraîcheur. Monte tranquillement. Tu y seras plus libre que dans la maison.”

Jésus monte le petit escalier. Dans un coin, sous la tonnelle que forme la vigne, assise sur un petit coffre près du muret de clôture, en vêtements sombres, le visage presque caché par son voile, il y a Marie d’Alphée. Elle pleure doucement, sans bruit. Jésus l’appelle:

“Marie, chère tante!”

Elle redresse son pauvre visage angoissé et tend les mains:

“Jésus! Quelle douleur dans mon cœur!”

Jésus est tout près. Il la force à rester assise, mais lui reste debout, avec son manteau dont il est encore drapé, tenant une main sur l’épaule de sa tante et l’autre dans ses mains.

“Qu’as-tu? Pourquoi tant de larmes?”

“Oh! Jésus! Je me suis échappée de la maison en disant: “Je vais à Cana chercher des œufs et du vin pour le malade”. Près d’Alphée, il y a ta Mère, qui en prend soin. Elle sait si bien le faire elle, et je suis tranquille. Mais en réalité, je suis venue ici. J’ai couru deux nuits entières pour y arriver plus tôt. Je n’en peux plus… Mais pour la fatigue, ce n’est rien. C’est la douleur du cœur qui me fait mal!… Mon Alphée… mon Alphée… mes fils… Oh! pourquoi tant de différence entre eux alors qu’ils sont d’un même sang? C’est comme les deux meules d’un moulin pour broyer le cœur d’une mère. Jude et Jacques sont avec Toi? Oui? Alors, tu sais… Mon Jésus! Pourquoi mon Alphée ne comprend-il pas? Pourquoi mourir? Pourquoi veut-il mourir ainsi? Et Simon et Joseph? Pourquoi, pourquoi ne sont-ils pas avec Toi, mais contre Toi?”

“Ne pleure pas, Marie. Moi, je n’ai aucune rancœur à leur égard Je l’ai dit aussi à Jude. Je comprends et je compatis. Si c’est pour cela que tu pleures, il ne faut plus pleurer.”

“Pour cela, oui, car ils t’offensent. Pour cela et puis, et puis, et puis… parce que je ne veux pas que mon époux meure comme ennemi à Toi. Dieu ne lui pardonnera pas… et moi… oh! je ne l’aurai plus dans l’autre vie…”

Marie est vraiment angoissée. Elle pleure à chaudes larmes sur la main que Jésus lui a abandonnée, et de temps à autre elle la baise et lève vers Lui son visage défait.

“Non, dit Jésus. Non, ne parle pas ainsi. Moi je pardonne et si c’est Moi qui pardonne…”

95.6 – “Oh! viens, Jésus. Viens sauver son âme et son corps. Viens. Ils disent encore pour t’accuser, oui, ils disent que tu as enlevé deux fils à un père qui va mourir et ils le disent à Nazareth. Comprends-tu? Mais ils disent aussi: “Il fait partout des miracles et dans sa maison, il ne sait pas en faire”. Et moi, je te défends en disant: “Que peut-il, si vous l’avez chassé par vos reproches? Vous ne le croyez pas”. C’est alors qu’ils ne veulent rien entendre.”

“Tu as bien dit: s’ils ne croient pas. Comment puis-je en faire là où on ne croit pas?”

“Oh! Tu peux tout! Je crois pour tous! Viens. Fais un miracle pour ta pauvre tante…”

“Je ne puis”.

Jésus est profondément attristé de le dire. Debout, serrant contre sa poitrine la tête de Marie en pleurs, il semble avouer son impuissance à la nature sereine, il semble en faire le témoin de sa peine d’en être empêché par un décret éternel.

La femme pleure plus fort.

“Écoute, Marie. Sois bonne. Je te jure que si je pouvais, s’il était bien de le faire, je le ferais. Oh! j’arracherais au Père cette grâce pour toi, pour ma Mère, pour Jude et Jacques et aussi, oui, aussi pour Alphée, Joseph et Simon. Mais je ne puis. À présent, le cœur te fait trop mal et tu ne peux comprendre la justice de mon impuissance. Je t’en parle, mais, pour autant, tu ne la comprendras pas. Quand ce fut l’heure du départ de mon père! et tu sais s’il était juste et si ma Mère l’aimait, je n’ai pas prolongé sa vie. Il n’est pas juste que la famille où vit un saint, soit exempte des inévitables malheurs de la vie. S’il en était ainsi, je devrais rester éternellement sur la terre, mais je mourrai, bientôt, et Marie, ma Sainte Mère, ne pourra m’arracher à la mort. Je ne puis. Voici ce qui m’est possible et je le ferai”.

Jésus s’est assis et serre contre son épaule la tête de sa parente.

“Je ferai ceci, À cause de ta souffrance, je te promets la paix pour ton Alphée, je t’assure que tu n’en seras pas séparée. Je te donne ma parole que notre famille sera réunie au Ciel, rassemblée pour toujours. Tant que je vivrai, et après, je verserai toujours au cœur de ma parente tant de paix, tant de force que je ferai d’elle une apôtre auprès de tant de pauvres femmes, qu’à toi, femme, il sera plus facile d’approcher. Tu seras pour Moi une amie bien-aimée en ce temps d’évangélisation. La mort - ne pleure pas - la mort d’Alphée te délivre de tes devoirs d’épouse et t’élève aux devoirs plus sublimes d’un mystique sacerdoce féminin, si nécessaire près de l’autel de la Grande Victime et devant tant de païens dont l’âme sera plus touchée en présence de l’héroïsme saint des femmes disciples, qu’en présence de celui des disciples. Oh! ton nom, tante chérie, sera comme une flamme dans le ciel chrétien… Ne pleure plus. Va en paix. Sois forte, résignée, sainte. Ma Mère… fut veuve avant toi… Elle te réconfortera comme elle sait le faire. Viens. Je ne veux pas que tu partes seule sous ce soleil. Pierre t’accompagnera avec la barque jusqu’au Jourdain et de là à Nazareth avec un âne. Sois bonne.”

“Bénis-moi, Jésus. Toi, donne-moi la, force.”

“Oui, je te bénis et te donne un baiser, chère tante.” Et il la baise tendrement, la serrant encore longuement contre son cœur jusqu’à ce qu’il la voit calmée.