“Nous verrons.”
“Que lui diras-tu?”
“Rien directement, mais je parlerai de façon qu’il en prenne aussi pour lui.”
“Tu diras qu’il est larron celui qui nous attaque sur les routes aussi bien que celui qui dépouille les pauvres qui travaillent pour gagner leur pain, et pas pour les femmes et les ivresses?”
“Pierre: veux-tu parler à ma place?”
“Non, Maître. Je ne saurais pas bien m’expliquer.”
“Et avec l’amertume que tu as en toi, tu te ferais du mal, et à lui aussi”.
95.3 – Ils sont arrivés près du comptoir de la gabelle. Pierre se dispose à payer. Jésus l’arrête et lui dit:
“Donne-moi l’argent. C’est Moi qui paie aujourd’hui.”
Pierre le regarde, étonné, et lui donne une bourse de peau bien garnie.
Jésus attend son tour et, quand il est en face du receveur des impôts En italien gabelliere, receveur des impôts. Le gabelou désignait sous l'ancien régime le percepteur de l'impôt impopulaire sur le sel. , il dit:
“Je paie pour huit corbeilles de poisson de Simon de Jonas. Elles sont là, aux pieds des garçons. Vérifie, si tu veux. Mais, entre honnêtes gens, la parole devrait suffire. Et je pense que tu me prends pour tel. Combien pour la taxe?”
Matthieu qui était assis à son comptoir, au moment où Jésus disait:
“Je crois que tu me prends pour tel”, se lève debout. De petite taille et déjà âgé, à peu près comme Pierre, il montre pourtant un visage fatigué de jouisseur et une évidente confusion. Il reste tête basse au début, puis la lève et regarde Jésus. Jésus le regarde fixement, gravement, le dominant de sa haute stature.
“Combien?” demande Jésus après un moment.
“Il n’y a pas de taxe pour le disciple du Maître” répond Matthieu, et à voix plus basse: “Prie pour mon âme.”
“Je la porte en Moi, car j’y abrite les pécheurs. Mais toi… pourquoi n’en as-tu pas souci?” Et Jésus se retourne aussitôt après, revenant vers Pierre tout ébahi. Les autres aussi sont ébahis. Ils chuchotent, n’en croyant pas leurs yeux…
95.4 – Jésus s’adosse à un arbre, à une dizaine de mètres de Matthieu et commence à parler.
“Le monde est comparable à une grande famille dont les membres exercent des métiers différents et tous nécessaires. Il y a les agriculteurs, les bergers, les vignerons, les charpentiers, les pêcheurs, les maçons, les ouvriers du bois et du fer, et puis les écrivains, les soldats, les fonctionnaires affectés à des missions spéciales, les médecins, les prêtres.
Il y a de tout. Le monde ne saurait être composé d’une seule catégorie. Les professions sont toutes nécessaires, toutes saintes, si toutes font leur travail avec honnêteté et justice. Comment peut-on y arriver, si Satan nous tente de tant de côtés? En pensant à Dieu qui voit tout, même les actions les plus cachées et à sa Loi qui dit: “Aime ton prochain comme toi-même, ne lui fais pas ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. Ne dérobe pas, en aucune manière Lévitique 19, 18. ”
Dites-moi, vous qui m’écoutez: quand quelqu’un meurt, emporte-t-il avec lui ses sacs d’argent? Et même s’il était assez sot pour les vouloir auprès de lui en son tombeau, pourrait-il s’en servir dans l’autre vie? Non. Les pièces de monnaies s’abîment au contact de la pourriture d’un corps décomposé Cf. Matthieu 6, 19. . Mais son âme, d’autre part serait nue, plus pauvre que celle du bienheureux Job, ne disposant pas de la plus petite pièce de monnaie, même si, ici-bas et dans la tombe, elle avait laissé des talents et talents. Aussi, écoutez, écoutez! En vérité, au contraire, je vous le dis, avec les richesses on acquiert difficilement le Ciel Cf. Matthieu 19, 24 - Marc 10, 25 - Luc 18, 25. , mais au contraire, avec elles on le perd généralement, même si elles proviennent d’un héritage ou d’un gain honnête, car il y a peu de riches qui sachent en user avec justice.
Que faut-il alors, pour posséder ce Ciel béni, ce repos au sein du Père? Il faut n’être pas avide de richesses. Pas avide dans le sens de ne pas les vouloir à tout prix, même en manquant à l’honnêteté et à l’amour. Pas avide en ce sens que, les possédant, on les aime plus que le Ciel ou le prochain, en refusant la charité au prochain quand il est dans le besoin. Pas avide pour ce que les richesses peuvent donner, c’est à dire femmes, plaisirs, table opulente, vêtements fastueux qui insultent à la misère de ceux qui ont froid et faim. Il y a, oui, il y a une monnaie d’échange pour les injustes monnaies du monde et qui vaut dans le Royaume des Cieux. Il y faut la sainte ruse Cf. Luc 16, 8-9. de transformer les richesses humaines, souvent injustes ou causes d’injustices, en richesses éternelles. Il faut pour cela l’honnêteté dans le gain, la restitution de ce qu’on a eu injustement, faire un usage des biens du monde mais modéré et sans s’y attacher. Il faut savoir quitter les richesses parce que, tôt ou tard, elles nous quitteront – oh! il faut y penser! - tandis que le bien accompli ne nous abandonne jamais.
Tous voudraient qu’on les appelle “justes” et être considérés comme tels et comme tels être récompensés par Dieu. Mais comment Dieu pourrait-Il récompenser celui qui n’a de juste que le nom, mais n’en a pas les œuvres? Comment pourrait-Il dire: “Je te pardonne”, s’Il voit que le repentir n’est que dans les mots et que dans l’esprit il n’y a pas de changement véritable? Il n’y a pas de repentir, tant que dure le désir de l’objet qui est cause du péché. Mais quand quelqu’un s’humilie, quand il mutile moralement ce qui est en lui la source d’une passion mauvaise, et ça pourrait être la femme ou l’or, quand il dit: “Pour Toi, Seigneur, plus rien de tout cela”, voilà alors un repentir authentique. Et Dieu l’accueille en disant: “Viens, tu m’es cher comme une créature innocente ou un héros”
Jésus a fini. Il s’en va sans même se tourner vers Matthieu, qui s’est approché au cercle des auditeurs dès les premières paroles.
95.5 – Quand ils sont près de la maison de Pierre, sa femme accourt pour dire quelque chose à son mari. Pierre fait signe à Jésus de s’approcher de lui.