Il a son doux geste des mains qui, jointes au‑début, se séparent et s’écartent tandis qu’il baisse la tête comme pour dire: “Excusez‑moi si je ne puis davantage. C’est ainsi.”
«Je vous ai tout dit, et je vous ai tout donné. Je le répète, le nouveau rite est accompli. Faites ceci en mémoire de moi. Je vous ai lavé les pieds pour vous apprendre à être humbles et purs comme votre Maître. Car je vous dis qu’en vérité les disciples doivent être comme leur Maître. Souvenez‑vous‑en bien. Même quand vous serez haut placés, souvenez‑vous‑en. Le disciple n’est pas plus grand que son Maître. De même que je vous ai lavé les pieds, faites‑le entre vous. En d’autres termes, aimez‑vous comme des frères, en vous aidant et en vous vénérant mutuellement, et en étant un exemple les uns pour les autres.
Et soyez purs, pour être dignes de manger le Pain vivant descendu du Ciel et pour avoir en vous et par lui la force d’être mes disciples, dans un monde ennemi qui vous haïra à cause de mon nom. Mais l’un de vous n’est pas pur. L’un de vous me trahira. Mon esprit en est fortement troublé… La main de celui qui me trahit est avec moi sur cette table, et ni mon amour, ni mon corps, ni mon sang, ni ma parole ne le font se raviser et se repentir. Je lui aurais pardonné, en allant à la rencontre de la mort pour lui aussi.»
Terrifiés, les disciples se regardent. Ils se scrutent, se suspectant l’un l’autre. Pierre fixe Judas, tous ses doutes sont réveillés.
Jude se lève brusquement pour dévisager Judas au-dessus de Matthieu.
Mais Judas montre une telle assurance! À son tour, il observe attentivement Matthieu comme s’il le suspectait, puis il regarde Jésus et sourit en demandant:
«Serait‑ce moi?»
Il paraît être le plus sûr de son honnêteté. Il me semble qu’il dit cela pour ne pas laisser tomber la conversation.
Jésus réitère son geste en disant:
«Tu le dis, Judas, fils de Simon. Ce n’est pas moi, c’est toi qui le dis. Je ne t’ai pas nommé. Pourquoi t’accuses‑tu? Interroge ton conseiller intérieur, ta conscience d’homme, la conscience que Dieu le Père t’a donnée pour te conduire en homme, et vois si elle t’accuse. Tu le sauras avant tous les autres. Mais si elle te rassure, pourquoi parler, et pourquoi y penser? En parler ou y penser est anathème, même pour plaisanter.»
Jésus s’exprime tranquillement. Il semble soutenir la thèse proposée comme peut le faire un savant à ses élèves. L’émoi est grand, mais le calme de Jésus l’apaise.
600.17 - Cependant, Pierre, qui soupçonne le plus Judas — peut‑être Jude aussi, mais il paraît moins suspicieux, désarmé comme il l’est par la désinvolture de Judas —, tire Jean par la manche. Quand Jean, qui s’est tout serré contre Jésus en entendant parler de trahison, se retourne, il lui murmure:
«Demande‑lui qui c’est.»
Jean reprend sa position et lève seulement la tête comme pour embrasser Jésus, et en même temps il lui murmure à l’oreille:
«Maître, qui est‑ce?»
Et Jésus, très doucement, en lui rendant le baiser dans les cheveux:
«Celui à qui je vais donner un morceau de pain trempé.»
Il prend alors un pain encore entier, pas le reste de celui qui a servi pour l’Eucharistie, en détache une grosse bouchée, la trempe dans la sauce de l’agneau dans le plateau, étend le bras par-dessus la table, et dit:
«Prends, Judas. Tu aimes cela.
– Merci, Maître. Oui, j’aime cela.»
Ne sachant pas ce qu’est cette bouchée, il mange à pleines dents le pain accusateur, tandis que Jean, horrifié, va jusqu’à fermer les yeux pour ne pas voir l’horrible rire de Judas.
«Bon! Va, maintenant que je t’ai fait plaisir» dit Jésus à Judas.
«Tout est accompli, ici (il souligne fortement ce mot). Ce qu’il te reste à faire ailleurs, fais‑le vite, Judas, fils de Simon.
– Je t’obéis aussitôt, Maître. Je te rejoindrai plus tard, à Gethsémani. C’est bien là que tu vas, comme toujours, n’est-ce pas?
– J’y vais… comme toujours… oui.