“Oui, j’ai foi, mais si je venais à mourir…n’abandonne pas tout de suite Zacharie. Je sais que tu penses à ta maison, mais reste encore un peu pour aider mon homme dans les premiers jours de deuil.”
“Je resterai pour jouir de ta joie et de la sienne et je ne partirai que lorsque tu seras forte et joyeuse. Mais, tiens-toi tranquille, Élisabeth, tout ira bien. Ta maison ne manquera de rien à l’heure de ta souffrance. Zacharie sera servi par la plus affectueuse servante, tes fleurs seront soignées et tes colombes aussi, et tu retrouveras les unes et les autres joyeuses et belles pour fêter le joyeux retour de leur maîtresse.
23.4 – Rentrons maintenant, je te vois pâlir…”
“Oui, il me semble que ma souffrance redouble. Peut-être l’heure est-elle venue. Marie, prie pour moi.”
“Je t’aiderai par ma prière, jusqu’au moment où ta peine s’épanouira en joie.”
Les deux femmes rentrent lentement à la maison. Élisabeth se retire dans son appartement. Marie, adroite et prévoyante, donne des ordres, prépare tout ce qu’il est possible de prévoir et réconforte Zacharie inquiet.
Dans la maison où on veille cette nuit et où on entend les voix étrangères des femmes qu’on a appelées à l’aide, Marie reste vigilante, comme un phare dans une nuit de tempête. Toute la maison gravite autour d’elle. Et elle, douce et souriante, veille à tout.
Elle prie, quand elle n’est pas appelée par une chose ou une autre, elle se recueille dans la prière. Elle est dans la pièce où on se rassemble toujours pour le repas et pour le travail.
Et, avec elle, se trouve Zacharie qui pousse des soupirs et circule, inquiet. Ils ont déjà prié ensemble, puis Marie a continué de prier. Même à présent que le vieillard, fatigué a pris un siège et s’est assis près de la table et se tait tout songeur, elle prie. Et, quand elle le voit dormir pour de bon, la tête sur les bras croisés qui s’appuient sur le table, elle délace ses sandales pour faire moins de bruit et chemine les pieds nus, Elle fait moins de bruit qu’un papillon tournoyant dans une pièce. Elle prend le manteau de Zacharie et le pose sur lui si délicatement qu’il continue à dormir dans la tiédeur de la laine qui le défend de la fraîcheur de la nuit, entrant par bouffées par la porte souvent ouverte. Puis elle revient prier. Et toujours avec plus d’âme, elle prie à genoux, les bras étendus, lorsque les cris de la malade se font plus perçants.
23.5 – Sarah entre et lui fait signe de sortir. Marie sort déchaussée dans le jardin.
“La maîtresse vous désire” dit-elle.
“Je viens”
Et Marie longe la maison, monte l’escalier…On dirait un ange blanc qui tourne dans la nuit tranquille et constellée d’étoiles. Elle entre chez Élisabeth.
“Oh! Marie! Marie! Quelle douleur! Je n’en puis plus. Marie! Quelle souffrance il faut endurer pour être mère!”
Marie la caresse affectueusement et lui donne un baiser.
“Marie! Marie! Laisse-moi mettre la main sur ton sein!”
Marie prend les deux mains ridées et gonflées et se les pose sur l’abdomen arrondi en les tenant pressées de ses mains lisses et légères. Et elle parle doucement, maintenant qu’elles sont seules:
“Jésus est là qui se rend compte et voit. Confiance, Élisabeth. Son cœur saint bat plus fort parce qu’il travaille en ce moment pour ton bien. Je le sens palpiter comme si je le tenais entre mes mains. Je comprends les paroles que par ses battements
l’Enfant me dit. Il me dit en ce moment: “Dis à la femme qu’elle ne craigne pas. Encore un peu de douleur. Et puis, au lever du soleil, au milieu de tant de roses qui attendent pour s’ouvrir sur leur tige ce rayon matinal, sa maison aura sa rose la plus belle et ce sera Jean mon Précurseur”.
Élisabeth pose aussi son visage sur le sein de Marie et pleure doucement.
Marie reste ainsi quelque temps parce qu’il lui semble que la douleur s’endort, se relâche et se calme. Elle fait signe à tous de rester tranquilles. Elle reste debout, blanche et toute belle dans le faible rayonnement de la lampe à huile, comme un ange qui veille sur la souffrance. Elle prie. Je la vois remuer les lèvres, Mais, même si je ne les voyais pas remuer, je comprendrais qu’elle prie par l’expression extasiée de son visage.
23.6 – Le temps passe et la douleur reprend Élisabeth. Marie l’embrasse de nouveau. Elle descend, rapide, dans le rayon de lune et court voir si le vieillard dort encore. Il dort et gémit tout en rêvant. Marie a un geste de pitié. Elle se remet à prier.
Le temps passe, le vieillard se réveille et jette un regard étonné comme s’il se souvenait mal pourquoi il se trouve là. Puis, il se rappelle, il a un geste et une exclamation gutturale. Puis il écrit: “N’est-il encore pas né?” Marie fait signe que non. Zacharie écrit: “Quelle douleur! Ma pauvre femme! En sortira-t-elle sans mourir?”
Marie prend la main du vieil homme et le rassure:
“À l’aube, sous peu, le bambin sera né. Tout ira bien. Élisabeth est forte. Comme il va être beau, ce jour - puisqu’il va bientôt faire jour - où ton enfant verra la lumière! Le plus beau jour de ta vie! Ce sont de grandes grâces que le Seigneur te réserve pour toi, et ton enfant en est l’annonciateur.”