Quelle foule! Quelle lumière! Quel bruit! Que de couleurs! Elle est incroyablement bondée de personnes de tout milieu. Le bas peuple, bruyant, se trouve dans la partie exposée au soleil, le patriciat est à l’ombre. Des toges par milliers, des éventails en autruche, des bijoux, des conversations ironiques à voix plus basse.
Au centre de la partie à l’ombre se trouve le podium impérial, couvert d’un baldaquin pourpre et précédé d’une balustrade fleurie et couverte de tissus. Des sièges moelleux y sont disposés pour le repos de César et celui des patriciens et courtisans qu’il a invités. Deux tripodes en or fument aux côtés extrêmes du balcon et répandent des essences rares. Les chrétiens sont poussés vers la partie au soleil.
J’allais oublier quelque chose. Il y a, au centre de l’arène, un… je ne sais comment le décrire. C’est une construction en marbre d’où s’élèvent vers le ciel de fins jets d’eau impalpables; sur la plateforme de cette construction, d’un ovale allongé et haute d’à peine deux mètres, se trouvent des statuettes de dieux en or, et des tripodes où brûlent de l’encens ont été disposés devant elles.
Les chrétiens sont donc groupés dans la partie au soleil de l’arène. J’esquisse un dessin comme je le peux. Les lions font irruption à l’endroit marqué d’un X. Le vieux prêtre s’avance en premier, seul, les bras tendus. Il parle:
“Romains, paix et bénédiction sur mes frères et sur moi. Que Jésus, en raison de la joie que vous nous donnez de le confesser par le sang, vous accorde la Lumière et la Vie éternelle. Nous l’en prions car nous vous sommes reconnaissants de la pourpre éternelle dont vous nous revêtez en…”
Un lion a bondi après s’être approché en rampant presque par terre, le terrasse et le saisit par l’épaule. Le vêtement et les cheveux de neige du vieil homme sont déjà tout rouges.
C’est le signal de l’attaque des fauves. La meute des fauves s’élance et bondit sur le troupeau des doux. D’un coup de patte, une lionne arrache à une mère l’un de ses bébés endormis, un coup de patte si féroce qu’il emporte la partie du sein de la mère; celle-ci, peut-être déchirée jusqu’au cœur, tombe à la renverse sur le sable et meurt. À coups de queue et de patte, l’animal défend son tendre repas et le dévore en un clin d’œil. Il en reste une petite trace rouge sur le sable, unique trace du bébé martyr, tandis que le fauve se lève en se léchant les babines.
Toutefois les chrétiens sont nombreux et, en comparaison, il n’y a pas suffisamment de fauves. En outre, peut-être sont-ils déjà rassasiés. Plus que pour dévorer, ils tuent pour tuer. Ils jettent à terre, égorgent, éventrent, lèchent un peu puis passent ailleurs, à une autre proie.
Le peuple s’inquiète car les chrétiens n’ont guère de réaction et les bêtes ne sont pas assez féroces. Il hurle:
“À mort! À mort! À mort aussi l’intendant! Ce ne sont pas là des lions, mais des chiens bien nourris! Mort aux traîtres de Rome et de César!″
L’empereur donne un ordre et les fauves sont reconduits dans leurs caves. L’on fait entrer les gladiateurs pour le coup de grâce. La foule hurle le nom de ses préférés:
“Albulus, Illyricus, Dacius, Hercule, Polyphème, Tracius!″, et d’autres encore.
Il n’y a pas seulement les gladiateurs auxquels s’est adressé le vieillard martyr qui agonise dans l’arène, un poumon presque découvert par un coup de patte. D’autres aussi sont là, qui entrent par d’autres côtés.
Albulus court vers le vieux prêtre. La foule crie:
“Fais-le souffrir! Lève-le, qu’on puisse voir le coup! Allez, Albulus!″
Mais Albulus se penche vers le vieillard pour lui demander quelque chose et, sur son assentiment, il hèle ses compagnons qui ont auparavant écouté parler le vieux prêtre.
Je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils font, s’ils se font bénir ou ce qui se passe, car leurs corps robustes forment une sorte de toit au-dessus du vieil homme prostré. Mais je le comprends lorsque je vois qu’une main sénile, déjà vacillante, se lève sur le groupe de têtes serrées l’une contre l’autre, les asperge du sang dont elle s’est remplie comme une coupe, puis retombe.
Eclaboussés par ce sang, les gladiateurs se redressent d’un bond et lèvent leurs dagues, qui brillent dans la lumière. Ils hurlent d’une voix forte:
“Ave César, empereur! Les triomphateurs te saluent.”
Puis, avec la rapidité de l’éclair, ils s’élancent vers la construction au centre du cirque, sautent dessus, renversent les idoles et les piétinent.
La foule hurle, comme prise de folie. Il y a ceux qui voudraient défendre leur gladiateur préféré, ceux qui invoquent une mort atroce pour ces nouveaux chrétiens… Quant à eux, revenus dans l’arène, ils se sont alignés, sereins, magnifiques comme des statues de géants, un nouveau sourire sur leur visage fier.
César, un homme laid, obèse, cynique, couronné de fleurs et vêtu de pourpre, se lève au milieu du cercle de ses patriciens, tous en vêtement blanc. Seuls quelques-uns ont une frange rouge. La foule se tait, dans l’attente de ce qu’il va dire. César - je ne sais lequel a ce visage aplati, l’air vicieux - les laisse tous dans l’attente pendant quelques minutes, puis baisse le pouce et dit:
“Qu’ils soient mis à mort par leurs compagnons!”
Les gladiateurs non convertis, qui pendant ce temps ont égorgé les chrétiens à demi-morts aussi méthodiquement qu’un boucher saigne les agneaux, se retournent et avec la même froideur et précision automatiques, ils ouvrent la gorge de leurs compagnons à l’endroit de la veine jugulaire. Telle une brassée d’épis taillés tige après tige par la serpe, les dix nouveaux chrétiens, aspergés du sang du prêtre martyr font de leur propre sang un vêtement de pourpre éternelle et tombent le sourire aux lèvres, sur le dos, les yeux tournés vers le ciel où se lève leur jour bienheureux.
J’ignore de quel cirque il s’agit, j’ignore à quel âge du christianisme. Je n’ai aucun élément. Je vois et je rapporte ce que je vois. Je n’ai jamais mis les pieds en quelque arène, cirque ou Colisée que ce soit, de sorte que je ne peux donner la moindre indication. D’après la foule et la présence de César, je suppose que cela se passe à Rome. Mais je ne le sais pas. La vision du vieux prêtre martyr et de ses derniers baptisés me restent au plus profond du cœur, voilà tout.
[Le chapitre de l’EMV 113 suit - qui commence par répéter les quatre premières lignes de l’écriture de ce jour. Les chapitres EMV 114 à EMV 120 suivent ensuite, avec des dates allant du 21 au 28 février 1945.]