20 février 1945 — Vision de persécutions contre les chrétiens dans un cirque; un vieux prêtre évangélise et baptise un groupe de gladiateurs de son propre sang.
Je ne sais comment je vais arriver à écrire tout cela: je sens en effet que Jésus veut se présenter avec son Évangile tel qu’il l’a vécu, et j’ai souffert toute la nuit pour me rappeler la vision qui suit; j’en ai gribouillé les paroles que j’ai entendues comme je le pouvais, pour ne pas les oublier.
Un temps de persécution, l’une des plus grandes persécutions car les chrétiens sont torturés en masse et non pas individuellement. Les persécutions sous Dioclétien et Maximien, en 303, furent les plus longues et les lus violentes de toutes. On l'appela l'ère des Martyrs. Dioclétien excité par Galérius, son gendre, publia quatre édits pendant son règne : par le premier, il ordonna de démolir les églises, de brûler les livres saints et de priver les chrétiens de leurs droits civils ; le second édit prononça l'emprisonnement des chefs de l'Eglise ; le troisième ordonna d'employer les tortures contre les prêtres qui refuseraient de sacrifier aux idoles; Enfin un quatrième édit fit couler des flots de sang, en étendant à tous les chrétiens l'obligation de sacrifier. Cependant après cette dernière lutte le paganisme s'avoua vaincu. Galérius, dans l'édit de 311, accorda aux chrétiens le droit d'exercer librement leur religion. Le lieu en est la cavea d’un cirque (c’est bien le terme exact?). La cavea désigne le bâtiment où se trouvent les gradins de l'amphithéâtre. Bref, c’est un local qui se trouve certainement sous les gradins du cirque et est destiné au repos des gladiateurs, des bestiaires et de tous les employés du cirque. Je préviens tout de suite que je n’emploierai pas les termes exacts parce que voici trente-cinq ans que je n’ai plus rien lu sur l’histoire romaine, par conséquent…
Une foule de chrétiens de tout âge s’entassent dans cette pièce, spacieuse mais sombre: la lumière y pénètre seulement par une porte ouverte sur un couloir qui mène certainement à l’intérieur du cirque, et peut-être à l’extérieur, ainsi que par une petite fenêtre, un soupirail bas plutôt, au niveau du sol du cirque d’où proviennent des bruits de foule. Il y a là des enfants de quelques années à peine, encore dans les bras de leur mère — deux d’entre eux, qui doivent avoir près de deux ans tètent encore le sein épuisé de leur mère — aussi bien que de faibles vieillards.
Il s’y trouve aussi des gladiateurs qui ont déjà revêtu le casque et l’armure correspondants; cette dernière les défend sans les défendre, puisqu’elle laisse à découvert des parties vitales de leur corps telles que la gorge ainsi que des régions de l’abdomen à la hauteur et à l’endroit du foie et de la rate. Ils portent cette armure incomplète à même la peau et tiennent une dague courte et large de la forme d’une feuille de châtaigner plus ou moins. Ce sont de fort beaux hommes, non pas tant de visage que de corps — ils sont robustes et harmonieux et à chaque mouvement je peux en observer l’agile mobilité des muscles —. Certains ont des cicatrices d’anciennes blessures, d’autres n’en montrent aucun signe. Ils discutent ensemble et je note qu’ils doivent provenir de pays soumis à Rome — ce sont sûrement des prisonniers de guerre — car ils ne parlent qu’un latin très bâtard, prononcé d’une voix dure et gutturale, quand ils s’adressent aux chrétiens qui, en attendant la mort, chantent leurs hymnes doux et tristes.
Un gladiateur de presque deux mètres de haut, un vrai colosse blond comme le miel et aux yeux clairs bleu-gris, — des yeux doux en dépit de l’ombre de fer que la visière du casque reflète sur son visage — s’adresse à un vieillard entièrement vêtu de blanc, digne, austère, - plus encore, ascétique - que tous les chrétiens entourent du plus grand respect:
“Père blanc, si les fauves t’épargnent, moi, je devrai te tuer. Tels sont les ordres. Or cela me déplaît, car j’ai laissé en Pannonie Actuellement la Hongrie. L'empereur Maximien qui est présent dans cette scène, est un général s'étant illustré dans différentes guerres dont celle de Pannonie. C'est l'époque de la Tétrarchie qui annonce la partition de l'empire romain. un vieux père comme toi”.
- Ne regrette rien, mon fils. Tu m’ouvres le ciel. De toute ma longue vie, jamais je n’aurai reçu un don plus beau que celui que tu me fais.
- La mort et les luttes existent même au ciel, là où ton Dieu se trouve sûrement, tout comme nos dieux sont dans le mien et les dieux d’ici dans le ciel de Rome. Veux-tu continuer à souffrir par la haine des dieux comme tu souffres ici?
- Mon Dieu est seul. Il règne dans son ciel avec amour et justice. Ceux qui y parviennent ne connaissent qu’une joie éternelle.
- Je l’ai entendu dire par une foule de chrétiens au cours de cette persécution. J’ai dit à une fillette qui me souriait au moment où j’abaissais la dague vers elle… et j’ai fait semblant de la tuer, mais je ne l’ai pas fait pour la sauver, parce qu’elle était tendre et blonde comme une jeune bruyère de nos forêts,… mais cela ne m’a servi à rien… Je n’ai pas pu la faire sortir de là et, le lendemain… c’est aux serpents que fut livré ce corps de lait et de rose…”
L’homme se tait, il paraît triste.
“Que lui as-tu dit, mon fils, demande le vieil homme.
- J’ai dit: “Tu vois? Je ne suis pas méchant. Mais c’est mon métier. Je suis un esclave de guerre. S’il est vrai que ton Dieu est juste, dis-lui de se souvenir d’Albulus - on m’appelle comme ça à Rome - et de se manifester, lui et ses bienfaits.” Elle m’a répondu: “Oui″ Mais cela fait maintenant plusieurs jours, et personne n’est venu.
- Tant que tu ne seras pas chrétien, Dieu ne se montrera pas à toi autrement que par l’intermédiaire de ses serviteurs. Or combien ne t’en a-t-il pas apporté! Tout chrétien est un serviteur de Dieu, tout martyr un ami, au point de vivre dans les bras de Dieu.
- Oh, ils ont été nombreux… et moi - pas seulement moi, d’ailleurs, mais aussi Dacius et Illyricus, et d’autres encore parmi nous -, nous avons été saisis par votre allégresse… et nous voudrions la partager. Vous êtes enchaînés… pas nous. Mais nous ne sommes même pas libres de respirer. Si César le veut, on nous enchaîne le souffle en nous donnant la mort. Cela te rebute de nous parler de Dieu?
- C’est ma dernière joie de la terre, mon fils, et elle est bien grande. Que Jésus, mon Dieu et mon Maître te bénisse pour cela. Je suis prêtre, Albulus, j’ai passé ma vie à le prêcher et à lui amener bien des créatures. Mais je n’espérais plus avoir cette joie. Écoute…” Le vieil homme lui raconte alors la vie de Jésus, à lui comme aux autres gladiateurs qui se pressent tout autour, de sa naissance à sa mort en croix et il esquisse les exigences essentielles de la foi. Il parle assis sur une grosse pierre qui lui sert de banquette; il est paisible, solennel, tout de pureté avec ses cheveux longs, sa barbe à la Moïse et ses vêtements; son regard et ses paroles sont pleines d’ardeur. Il s’interrompt deux fois seulement pour bénir deux groupes de chrétiens emmenés dans l’arène pour être jetés, au cours de jeux nautiques, en pâture aux crocodiles. Puis il se remet à parler au cercle des robustes gladiateurs, presque tous roses et blonds, qui l’écoutent bouche bée.
Ce docteur de l’Église s’appelle Chrysostome. Mais quel nom donner alors à celui qui ne se nomme pas?
Il termine par ces mots:
“Voilà l’essentiel de ce qu’il faut croire pour obtenir le baptême et le ciel.″
Les voix robustes des gladiateurs - une dizaine - font résonner la voûte basse:
” Nous le croyons. Donne-nous ton Dieu.
- Je n’ai rien pour vous asperger, pas la moindre goutte d’eau ou d’autre liquide, et mon heure est venue. Mais vous trouverez le moyen… Non! Dieu me l’inspire! Un liquide est prêt pour vous.
- Les chrétiens aux lions, ordonne le surveillant. Tous!″
Le vieux prêtre en tête, suivi par les autres, au nombre desquels se trouvent les mères sur les seins desquelles les bébés se sont endormis, entrent dans l’arène en chantant.