La horde perd alors le dernier soupçon d’humanité et de légalité qui lui restait et, avec la furie d’une meute de chiens de garde enragés, ils se déchaînent sur le diacre, le mordent, le saisissent, le relèvent à coups de poing, en le tirant par les cheveux, ils le font de nouveau tomber et le traînent encore, la furie s’opposant même à la furie, puisque dans la rixe ceux qui essaient de tirer le martyr contrecarrent ceux qui le foulent aux pieds.

Parmi les plus véhéments et les plus cruels se trouve le jeune homme laid que j’ai vu parler au rabbin pharisien et qu’on appelle Saul. Cela me déplaît pour l’Apôtre… mais j’ai l’impression qu’il était un voyou avant d’appartenir au Christ…

Je vois également le docteur pharisien; c’est l’un des rares à ne pas avoir pris part à la mêlée, tout comme il a gardé le silence durant l’accusation et à la condamnation — avec lui, il me semble voir aussi Nicodème, dans un coin un peu sombre —. Ce docteur pharisien, dégoûté par cette scène illégale et féroce, se drape dans son ample manteau et se dirige vers une sortie opposée à celle vers laquelle la bande des bourreaux est tournée.

Ce mouvement n’échappe pas à Saul, qui crie: “Rabbi, tu t’en vas?”; puis, comme l’autre semble ne pas avoir compris que la question s’adresse à lui, Saul précise: “Rabbi Gamaliel, tu te détournes de ce jugement?”

Gamaliel se retourne tout d’une pièce et, avec un regard froid et hautain, il se contente de répondre: “Oui.” Mais c’est un oui qui vaut tout un discours…

Saul comprend et, abandonnant la meute, il court vers lui. “Tu ne veux pas dire par là, maître, que tu désapprouves notre condamnation?”

Silence.

“Cet homme est doublement coupable pour avoir renié la Loi en suivant un Samaritain possédé par Belzébuth et pour l’avoir fait après avoir été ton élève.”

Silence.

“Serais-tu donc disciple de ce malfaiteur nommé Jésus?

- Je ne le suis pas. Mais s’il était celui qu’il disait être, je prie le Très haut pour que je le devienne.

- Horreur!

- Il n’est pas d’horreur qui tienne. Chacun a une intelligence pour s’en servir et une liberté pour la mettre en pratique. Que chacun l’utilise selon cette liberté que Dieu nous a donnée et cette lumière qu’il a mise dans le cœur de chacun. Les justes l’emploieront pour le bien, les mauvais pour le mal. Adieu.” Et il s’en va sans autre préoccupation.

Saul rejoint les bourreaux dans la cour et sort avec eux du Temple puis des portes de la ville, tandis que les coups et les railleries continuent.

Hors des murs, à un endroit inculte et rocailleux, les bourreaux se regroupent en cercle. Au centre se trouve le condamné, les vêtements lacérés et déjà plein de blessures sanglantes. Tous retirent leurs vêtements du dessus et restent en tunique courte, comme celle de Saul dans la vision d’hier soir. Ces vêtements sont confiés à Saul, qui ne prend pas part à la lapidation. J’en ignore la raison: est-ce parce qu’il est trop petit et conscient de son incapacité à viser juste, ou bien a-t-il été touché par les paroles de Gamaliel? Le fait est que Saul reste en vêtement long et en manteau et qu’il garde les habits des autres pendant que ceux-ci achèvent le martyr à coups de pierres (les pierres abondent à cet endroit, qu’il s’agisse de cailloux ronds ou de silex pointus).

Étienne reçoit les premiers coups debout, un sourire de pardon sur les lèvres. Auparavant, il avait salué Saul. Il lui a dit, pendant que la meute formait le cercle et que Saul était occupé à rassembler les vêtements: “Mon ami, je t’attends sur les voies du Christ.” Ce à quoi Saul avait rétorqué: “Porc! Obsédé!”, en accompagnant ces qualificatifs d’un vigoureux coup de pied.

Puis Étienne vacille et, sous les coups qui pleuvent, il tombe à genoux en disant: “Seigneur Jésus, reçois mon esprit!” D’autres coups atteignent sa tête blessée, le font s’abattre et, pendant qu’il tombe et se couche la tête dans son sang, au milieu des pierres, il expire en murmurant: “Seigneur, Père… pardonne-leur… ne leur garde pas rancune de leur péché. Ils ne savent pas ce que…” La mort lui coupe la phrase sur les lèvres.

Les bourreaux jettent une dernière pluie de pierres sur le mort et l’ensevelissent presque sous cette avalanche de pierres. Puis ils se rhabillent et s’en vont. Ils retournent au Temple et les plus exaltés, ivres d’un zèle satanique, se présentent au grand-prêtre afin d’avoir carte blanche pour persécuter.

Saul est le plus ardent. Dès qu’il a obtenu la lettre d’autorisation — un parchemin portant le sceau du Temple en rouge —, il sort. Il ne perd pas de temps. Il se prépare au voyage et à la persécution. Le sang d’Étienne lui a fait l’effet du rouge sur un taureau, ou du vin sur un alcoolique. Il l’a rendu furieux. Il est plus laid que jamais. Que l’Apôtre m’excuse, mais il me faut dire ce que je vois.

Alors qu’il attend je ne sais qui, il voit Gamaliel appuyé à la colonne et se dirige vers lui. J’ai l’impression que Saul était de ceux qui ne laissent jamais tomber une dispute, mais ne cessent de repartir à l’assaut avec l’insistance d’une mouche, dans le mal d’abord, dans le bien plus tard.

Je revois exactement la scène d’hier soir, que je ne vous répète donc pas. Rien d’autre.

Je n’avais pas reconnu Gamaliel, beaucoup plus vieux qu’à l’époque du débat avec l’Enfant-Jésus, surtout avec ce couvre-chef qu’il ne portait pas alors. Mais je dis la vérité. Jusqu’ici, il m’avait plu. Mais, maintenant, il me plaît davantage encore. Il m’impose le respect. Je ne sais s’il est mort chrétien. En 1951, Maria Valtorta écrira la conversion de Gamaliel au christianisme. Cet épisode est rapporté dans l'Évangile tel qu'il m'a été révélé. Saint Gamaliel est fêté le 3 août par l'Église. Mais je le souhaite, car il me semble qu’il l’aurait mérité. Il était juste.

Vous le voyez, il m’était impensable de penser avoir cette vision, surtout pour ce qui concerne Gamaliel. Mais elle était si nette! C’était l’une des plus nettes et des plus insistantes. Je pourrais indiquer le nombre de personnes, de pierres et de coups, tant les détails étaient précis.

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